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Le 12 mars 1945 Anne FRANK mourait à Bergen-Belsen, assassinée, comme 6 millions de Juifs, pour la seule raison qu’elle était juive. Son Journal est resté universellement connu, lu, adoré. Il est un témoignage saisissant des événements terribles qui ravagèrent et détruisirent la communauté juive allemande, l’une des plus dynamiques, créatives et cultivées d’Europe. Au-delà du témoignage, ce Journal est une superbe œuvre littéraire, complexe et profonde. Anne Frank avait le projet de devenir écrivain. Les nazis en décidèrent autrement.

Je me sens comme l’oiseau chanteur dont on a brutalement arraché les ailes et qui, dans l’obscurité totale, se cogne contre les barreaux de sa cage trop étroite. « Sortir, respirer et rire », entends-je crier en moi, je ne réponds même plus, je vais m’allonger sur un divan et dors pour abréger le temps, le silence et la terrible angoisse, à défaut de pouvoir les tuer.

Journal. (1952 première édition)

Boris Cyrulnik

Des âmes et des saisonsPsycho-

local_libraryFEUILLETER CET OUVRAGE

« L’impact du milieu n’a pas le même effet sur un bébé, sur un adulte, selon la construction physique et mentale de chacun. Ce que nous sommes aujourd’hui n’est pas ce que nous serons demain, marqués, expérimentés et souvent blessés par l’existence. Notre corps et notre esprit modifiés par la vie devront s’adapter à un monde toujours nouveau.
Les hommes et les femmes, les pères et les mères, voient leurs places respectives bouleversées par une nouvelle donne qui chamboule les schémas traditionnels du masculin et du féminin et qui redistribue l’identité et le rôle de chacun dans le couple et dans la famille.
Notre culture a perdu la boussole, nous naviguons à vue, bousculés par les événements, errant là où le vent nous porte. Il nous faut reprendre un cap, car nous venons de comprendre que l’homme n’est pas au-dessus de la nature, n’est pas supérieur aux animaux, il est dans la nature. La domination, qui a été une adaptation pour survivre, aujourd’hui ne produit que du malheur.
Une étoile du berger nous indique cependant la nouvelle direction, vers l’unité de la Terre et du monde vivant. » B. C.

Un livre d’une richesse exceptionnelle, conjuguant tout le savoir le plus récent de l’éthologie, de la préhistoire, des neurosciences.
Une méditation profonde sur la condition humaine et sur l’avenir de nos sociétés.

Boris Cyrulnik est neuropsychiatre. Il est l’auteur de nombreux ouvrages qui ont tous été d’immenses succès, notamment Un merveilleux malheur, Les Vilains Petits Canards et, plus récemment, Sauve-toi, la vie t’appellePsychothérapie de Dieu et La nuit, j’écrirai des soleils

À 40 ans, Franz Kafka (1883-1924 ans) qui ne s’est jamais marié et n’a pas eu d’enfants, a traversé le parc à Berlin lorsqu’il a rencontré une fille qui pleurait parce qu’elle avait perdu Elle et Kafka ont cherché la poupée sans succès.

Kafka lui a dit de le rencontrer le lendemain et ils reviendraient la chercher.

Le lendemain, quand ils n’avaient pas encore trouvé la poupée, Kafka a donné à la fille une lettre ′′ écrite ′′ par la poupée disant ′′ s’il vous plaît ne pleurez J ‘ ai fait un voyage pour voir le monde. Je vous écrirai sur mes aventures. »

Ainsi commença une histoire qui continua jusqu’à la fin de la vie de Kafka.

Lors de leurs rencontres, Kafka a lu les lettres de la poupée attentivement écrites avec des aventures et des conversations que la jeune fille trouvait adorable.

Enfin, Kafka a ramené la poupée (il en a acheté une) qui était rentrée à Berlin.

′′ Ça ne ressemble pas du tout à ma poupée, » a dit la fille.

Kafka lui a remis une autre lettre dans laquelle la poupée a écrit : ′′ mes voyages m’ont changé. » la petite fille a embrassé la nouvelle poupée et a apporté la poupée avec elle dans son heureux foyer.

Un an plus tard, Kafka est mort.

De nombreuses années plus tard, la fille adulte trouva une lettre à l’intérieur de la poupée. Dans la toute petite lettre signée par Kafka, il était écrit :

′′ Tout ce que vous aimez sera probablement perdu, mais à la fin, l’amour reviendra d’une autre façon. ′′

Embrassez le changement. C ‘ est inévitable pour la croissance. Ensemble, nous pouvons transformer la douleur en merveille et en amour, mais c’est à nous de créer consciemment et intentionnellement cette connexion.


SOCIÉTÉ

Interview de Pierre Rabhi – Le vivre ensemble et la nécessité

La Pause Philo04/03/2021

Le principe même de deux parallèles est qu’elles finissent toujours par se rejoindre. Il fallait donc un jour s’attendre à la rencontre entre Pierre Rabhi et Edgar Morin, comme une évidence. L’ouvrage Frères d’Âme aux Editions de L’Aube démontre que, quel que soit le chemin emprunté, la philosophie est partout où le regard se porte. Dans une complicité évidente, ils nous font part de leur amitié, mais aussi de l’élan qui les unit vers la vie et la compassion. Tout au long de ces entretiens, ils lancent un message d’espoir à la jeunesse d’aujourd’hui.

Nécessité et interrogations

La Pause Philo : Comment s’est faite cette rencontre inédite avec Edgar Morin, votre « Frère d’Âme » et quel a été le rôle de Denis Lafay dans cette aventure ? Cette publication vous semblait-elle nécessaire en cette période si particulière qu’affronte le monde ?

Pierre RABHI : Je connais Denis Lafay depuis plusieurs années. Nous avons travaillé ensemble il y a deux ans sur l’ouvrage J’aimerais tant me tromper (Ed. de l’Aube). Il est l’instigateur de la rencontre avec mon ami Edgar Morin.

Si on juge par le contenu du livre, cette publication paraît nécessaire. Il est vrai qu’Edgar et moi sommes deux personnes d’un certain âge [1], avec une longue expérience. Dans le contexte actuel, nous sommes, nous-mêmes, en pleine interrogation. Nous n’avons pas toutes les réponses mais celles que nous avons peuvent peut-être aider à clarifier la situation.

LPP : Votre éditeur annonce que cet ouvrage nous livre une « pensée nouvelle », un « humanisme régénéré ». Quel nom donneriez-vous à cette pensée et fallait-il que « l’humanisme » se régénère, lui fallait-il une « nouvelle jeunesse » ?

PR : En observant le monde, je ne peux pas imaginer qu’il puisse continuer son évolution que je qualifierai de suicidaire. Quand on est soucieux du monde, on essaie d’amener sa propre contribution. Tout d’abord, l’humanisme n’est pas à confondre avec l’humanitaire. Dans les organisations de solidarité internationale, l’humanitaire consiste à aider les autres pour améliorer leur condition humaine, ce qui est louable et bien souvent, malheureusement, indispensable. Alors que l’humanisme tient à un sentiment profond de compassion, d’amour des autres. L’humanisme serait une façon de considérer ce que l’on peut faire pour améliorer le vivre-ensemble, les relations de compassion et toutes les vertus qui donnent une qualité supérieure à nos relations.

Le souci du monde

LPP : Vous prônez la volonté de tous – à l’image de l’histoire du Colibri[2] que vous reprenez à loisir dans toutes vos conférences – ainsi que le dialogue pour convaincre. Est-ce cela qui vous a séduit chez Edgar Morin ? Lui qui plaide en faveur d’une discussion entre tous, avec tous, dans une complexité agissante faite d’interdisciplinarité.

PR : Si l’on prend en compte nos conditions sociales, Edgar et moi nous ne nous serions sans doute jamais rencontrés. Lui l’universitaire et moi le paysan. C’est notre souci du monde qui a fait que nous nous sommes rapprochés. Rien ne pouvait nous rassembler, si ce n’est le souci du monde, de la vie. Les valeurs salvatrices doivent aujourd’hui être mises en avant.

LPP : Une discussion se veut être le lieu d’échanges et de débats. Même si Edgar Morin et vous-même montrez une fraternité complice, il existe sans doute des points de divergences. Quels sont-ils ?

PR : Je ne connais pas l’intégralité de la vie d’Edgar ni l’ensemble de ses écrits mais il me semble qu’il n’y a pas de point de divergence majeur. Néanmoins, si j’ai été moins prolifique en termes d’écrits qu’Edgar, ma conception de la vie m’a amené à vivre à la campagne pour ne pas rester dans le giron d’un système sans logique. Mon engagement concret dans les problématiques du Tiers Monde dont celle de la survie alimentaire et du développement de l’agroécologie ont fait partie des valeurs essentielles de mon parcours. J’ai créé des associations en France et ailleurs (comme  à Gorom Gorom Burkina Faso dans les années 1980).

Révolution et vivre-ensemble

LPP : En matière d’écologie, la simple volonté de quelques-uns ne semble plus suffire – ni les manifestations de citoyens, ni les partis écologistes. Les actions légales se multiplient : le chef Raoni Metuktire porte plainte contre Jair Bolsonaro pour « crime contre l’humanité », 4 ONG portent plainte contre l’Etat Français pour « inaction climatique » dans ce qu’on appelle « l’affaire du siècle ». Ces actions sont-elles nécessaires pour faire bouger les choses ?

 PR : Indéniablement oui ! Le niveau de consciences des citoyens peut être élevé grâce à toutes ces actions légales et très largement médiatisées, elles peuvent contaminer le plus d’individus possible et mener une véritable révolution, non violente, bien évidemment.

LPP : Vous qui êtes pour une société et une révolte non-violentes, que ressentez-vous en voyant les images récentes de la montée des violences – aux USA, dans certains pays d’Europe, au Moyen Orient – ? Avez-vous parfois le sentiment d’être un Don Quichotte qui se bat en vain ? Qu’est-il permis d’espérer pour paraphraser E. Kant ?

PR : Les violences sont constatées par tous et partout. Elles sont les marqueurs d’une société non évoluée et non intelligente, qui confond bien souvent intelligence et aptitude. Je pense que la peur est omniprésente et perturbe les relations humaines. L’Humanité devrait comprendre qu’elle est une et indivisible dans sa diversité. C’est autour de cette évidence qu’il faut construire le vivre-ensemble.

Si nous souhaitons faire évoluer les choses positivement, il faut faire un travail sur soi-même. Car l’écologie pourrait elle-même devenir un objet de violence ! Il me semble qu’il ne faut pas se résigner. C’est pour cette raison que je continue mon engagement à la hauteur de mes moyens contre la logique actuelle au travers des ONG que j’ai créées et je continue à écrire aussi.

L’Eveil des consciences

LPP : La personnalité de Greta Thunberg est controversée, elle est pourtant l’image même d’une certaine jeunesse qui ose prendre la parole. Pensez-vous que la « méthode » dont elle use pour faire passer ses idées soit la bonne ? Disons-le, une méthode plus « frontale » que la vôtre.

PR : Je ne connais pas la façon de vivre de Greta Thunberg, mais chacun doit se souvenir qu’il peut être pris dans ses propres contradictions. Néanmoins, son mérite est d’avoir alerté et pris l’initiative pour essayer de faire comprendre les choses de manière touchante.

LPP : En ces temps d’incertitudes et de difficultés pour l’esprit, avez-vous une lecture à conseiller pour une « Pause Philo » ?

PR : La lecture de l’œuvre de Krishnamurti[3] m’a littéralement sauvé du désespoir à une époque de ma vie où j’ai été très déprimé. À la lecture de L’éveil de l’intelligence[4], j’ai eu un sentiment d’exaltation et de clairvoyance.

J’ai retenu de ces lectures, que le changement intérieur ne doit pas être violent et arbitraire mais réfléchi et introspectif.  Krishnamurti est remarquable dans le processus de la connaissance de soi, sans être moraliste, sans doctrine. Au travers de sa propre expérience, il a compris que la solution est nous-mêmes, comme Socrate l’a écrit. Se comprendre, se connaître soi-même reste essentiel.

Une interview réalisée par Sophie Sendra  Toutes ses publications

[1] Les auteurs Pierre Rabhi et Edgar Morin sont nés respectivement en 1938 et 1921.

[2] Légende Amérindienne dont s’inspira Pierre Rabhi pour donner son nom au Mouvement Colibris. L’histoire raconte que lors d’un incendie qui ravageait la forêt, les animaux se faisaient observateurs de  la catastrophe. Seul un colibri s’activait pour récupérer de l’eau avec son bec pour le jeter sur le feu. Un tatou, voyant la scène lui dit : « Tu es fou ! Ça n’est pas avec ces quelques gouttes que tu vas éteindre le feu ! ». Le colibri lui répondit alors : « Je le sais, mais je fais ma part ».

[3] Jiddu Krihnamurti (1895-1986) est un penseur indien qui voulut rompre avec l’influence des traditions et des cultures qu’ils jugeaient trop influentes sur les décisions, les pensées et les actes des individus, il enseignait l’acte d’autonomie, l’éveil. Il militait pour une forme d’éducation alternative.

[4] L’Eveil de l’intelligence, 1973.

LA DIFFICULTÉ D’ÊTRE SELON JEAN COCTEAU (4 ÉPISODES)

Cocteau tel quel

 

 

L’auteur de science fiction Alain Damasio revient sur les étapes marquantes de son parcours personnel au micro de Lucile Commeaux. Retour sur les concepts forts de l’imaginaire d’un maître de l’anticipation politique.

Alain Damasio• Crédits : Raphael GAILLARDE – Getty

L’écrivain Alain Damasio est l’invité de Lucile Commeaux pour un entretien au long cours. Exploration de l’univers intérieur de l’auteur de science fiction, passé maître dans l’anticipation érudite et combattante des dérives politiques, économiques et technologiques de la société contemporaine.

Révélé en 2004 au grand public par La Horde du Contrevent, Alain Damasio est devenu une référence dans le paysage de la littérature de science fiction française. Ses romans d’anticipation, fondés sur une invention faste de concepts à la fois philosophiques et narratifs, alertent sur la transformation d’un monde où les individus consentissent à toujours plus de surveillance, plongeant ainsi dans un asservissement aveugle au service du techno-capitalisme. Alain Damasio, qui à l’âge de 20 ans rêvait d’écrire la suite du 1984 d’Orwell, veut par ses écrits narrer des futurs alternatifs, des possibles impensables extirpés par l’imagination à l’enfermement intellectuel que produit cette société de contrôle. Ce terme, emprunté à Gilles Deleuze, est comme beaucoup d’autres concepts fondamentaux de l’oeuvre d’Alain Damasio une marque d’inscription dans le sillage d’une philosophie de l’action et de la déconstruction. Une pensée résolument tournée vers la lutte politique qui s’adresse aujourd’hui à un plus jeune public, avec Scarlett et Novak, un roman jeunesse paru le 3 mars 2021 chez Rageot.  

Avant de se lancer, depuis une chambre de bonne du 18ème arrondissement de Paris, dans l’écriture de son premier ouvrage La Zone du dehors, Alain Damasio a étudié à l’Essec, une des grandes écoles de commerce française, embarqué par la méritocratie républicaine et l’élitisme qui peut découler de bons résultats au lycée. Une étape aussi désagréable que nécessaire : l’enseignement supérieur furent pour lui les débuts de la construction d’une pensée anti-système, en plein dans le système.

J’ai découvert un monde que Bourdieu avait très bien décrit : un monde de la reproduction sociale. Ce n’était pas le mien : j’étais fils de carrossier. J’étais très en colère, et j’ai dû rentrer cette colère en moi pendant trois ans. Elle a grossi, s’est enfouie, et m’a finalement poussé à écrire mon premier roman. Ça a été une façon pour moi d’éviter le destin qu’on voulait me tracer.        
Alain Damasio

Ce premier roman, le jeune Alain Raymond qui prendra rapidement le pseudonyme d’Alain Damasio, il le rêve comme l’anti-1984 de George Orwell, un des rares romans d’anticipation qui figure parmi ses lectures. En effet, les inspirations d’Alain Damasio tournent surtout autour de la philosophie (Deleuze, Foucault, Nietzsche, Spinoza, Bergson, mais aussi des contemporains comme Baptiste Morizot et Yves Citton) et parfois de la sociologie. Autant pour se nourrir que pour créer, l’auteur se retranche dans des ailleurs solitaires, tantôt la Corse, tantôt le Vercors ou le Vernon. 

Il faut être ailleurs pour écrire. A un endroit où l’on est sûr de n’avoir aucune sollicitation. Pour créer un univers, ce qui est le propre de la science fiction, il faut le laisser grossir sans que rien ne puisse venir le déformer. Laissez-moi seul dans un endroit complètement désert et là, j’arrive à faire quelque chose.  
Alain Damasio

Aujourd’hui, Alain Damasio s’adresse à la jeunesse avec le roman Scarlett et Novak. Novak, jeune garçon habitant un Paris dystopique, est accompagné de Scarlett, une intelligence artificielle qui a pour support un « bright phone », version améliorée de nos smartphones. Un texte initialement conçu pour le public adulte qui, n’ayant rien perdu de son riche lexique et de ses néologismes, se fait parabole d’avertissement sur la dépendance au smartphone comme moyen d’exister en société connectée. 

On est sous addiction et perfusion permanente par rapport à ces outils qui sont devenus une externalisation de notre ego. Je les appelle les outils nomades totalitaires : ils totalisent tout ce qu’on peut faire dans une vie : travailler, réfléchir, s’organiser, jouer, draguer… D’où sa force, sa puissance. On est attiré par ces technologies parce qu’elles nous offrent du pouvoir, sans se rendre compte qu’elles génèrent une auto-aliénation, une servitude volontaire dont je pense qu’il faut se débarrasser.        
Alain Damasio

 

Réécouter La difficulté d’être selon Jean Cocteau (1/4) : Cocteau

À retrouver dans l’émission

LA COMPAGNIE DES OEUVRES par Matthieu Garrigou-Lagrange

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« Je mourrai sans avoir vécu », déclare Cocteau au crépuscule de sa vie, alors qu’il travaille à l’écriture de son grand poème « Le requiem ». Sa vie fut pourtant romanesque, quoique marquée par des peines nombreuses. « La compagnie des œuvres » vous emmène aujourd’hui sur ses traces.

Portrait de Jean Cocteau dans ses jeunes années •Crédits :Culture KlubGetty

Pour inaugurer cette semaine consacrée par « La compagnie des œuvres » au poète, dramaturge et cinéaste Jean Cocteau, Matthieu Garrigou-Lagrange est en compagnie de Dominique Marny, petite-nièce du poète, vice-présidente du Comité Jean Cocteau créé par Pierre Bergé et autrice de plusieurs ouvrages sur son compte, dont la biographie Jean Cocteau ou le roman d’un funambule (éditions du Rocher, 2013). 

Né en 1889, Cocteau grandit dans un milieu bourgeois et éclairé. La maison familiale est un cabinet de curiosités. Des terres cuites grecques y côtoient les œuvres d’Ingres et Delacroix. Les figures d’Orphée, Antigone et Œdipe baignent son enfance. Celle-ci vole en éclat un jour d’avril 1898. Le père de Cocteau se suicide sous leur toit d’une balle dans la tête.

Dix ans plus tard, Cocteau entre en poésie comme en religion. Pendant la guerre 14-18, il fait deux rencontres déterminantes : celles de Picasso et Radiguet, génie précoce dont il tombe follement amoureux. Son Diable au corps lui inspirera Le Grand Écart. La disparition brutale du jeune homme quelques années plus tard précipite Cocteau dans une détresse sans bornes, avec l’opium pour seule consolation.

En 1928 paraît Le Livre blanc, revendication sous forme littéraire de son homosexualité. À la fin des années 30, le poète funambule fait la connaissance de Jean Marais dont il s’éprend, jusqu’à lui écrire des rôles sur mesure. En retour, l’acteur au physique d’Apollon éclaire son existence, qui ne se résumait plus alors qu’à la drogue, la hantise du vieillissement et le ressentiment à l’égard de la critique, trop peu sensible à son œuvre pour son goût.

La Deuxième Guerre mondiale est la période des compromissions. Cocteau publie dans la presse le « Salut à Breker » en l’honneur de son ami de longue date Arno Breker, sculpteur favori d’Hitler… Sa réputation s’en trouve définitivement tachée.

Il entrera tout de même à l’Académie française en 1955, forme de reconnaissance institutionnelle qui ne suffit pas à signer son grand retour sur la scène artistique.

Le poète tire sa révérence le 11 octobre 1963. En apprenant sa disparition, François Mauriac déclare : « Cocteau a enfin fait quelque chose de normal. Il est mort ».

BIBLIOGRAPHIE 

Jean Cocteau ou le roman d’un funambuleDu Rocher, 2013

Le passé défini

Chaque nuit était pareille aux autres, chaque nuit était éternelle. Et je me sentais solidaire de tous ceux qui ne peuvent dormir, de tous ces frères inconnus. Comme les vicieux et les fanatiques, j’avais un secret ; comme eux, j’eusse constitué un clan, à qui tout excuser, tout donner, tout sacrifier : le clan des sans-sommeil. J’accordais du génie au premier venu dont les paupières fussent lourdes de fatigue, et n’admirais point l’esprit qui pût dormir, fût-il gloire d’État, de l’Art ou des Lettres. J’eusse voué à un culte à un tyran qui – pour se venger de ses nuits – eût défendu le repos, puni l’oubli, légiféré le malheur et la fièvre. Et c’est alors que je fis appel à la philosophie… » Emil Cioran – Précis de décomposition.

RÉCIT

Georgia O’Keeffe et Alfred Stieglitz, tout feu tout flamme

Par Alain Vircondelet • le 20 décembre 2017

Figure incontournable de la scène artistique new-yorkaise du début du XXe siècle, Alfred Stieglitz tombe sous le charme de Georgia O’Keeffe, de 23 ans sa cadette, en 1916. Dans notre livre Amours fous, Passions fatales, consacré aux grandes rencontres amoureuses de l’art, Alain Vircondelet revient sur cette passion qui se perçoit, aujourd’hui encore, dans les travaux respectifs des deux artistes.

Alfred Stieglitz avec sa femme Georgia O’Keeffe, 1936

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Originaire du Wisconsin, dotée d’un caractère indépendant et solitaire, Georgia O’Keeffe (1887–1986) ne s’intéresse qu’à l’art. Elle veut devenir peintre et, très tôt, va s’installer à Chicago pour y suivre l’enseignement de l’Art Institute, avant de rejoindre à New York l’Art Students League où elle devient l’élève de William Merritt Chase, peintre américain, brillant pédagogue et disciple de l’impressionnisme. Lors de son séjour dans la ville de la côte Est, elle visite immanquablement, comme tout artiste curieux de l’avant-garde, la galerie à la mode dirigée par Alfred Stieglitz (1864–1946), située au 291 de la Cinquième Avenue. Qui est alors Alfred Stieglitz ? Au début du XXe siècle, il est une personnalité appréciée de l’intelligentsia new-yorkaise, artiste reconnu et passionné de ce qui est à ses yeux « l’art nouveau », c’est-à-dire la photographie. Il a ouvert sa galerie, originellement appelée « The Little Galleries of Photo-Secession », pour en faire le laboratoire de la photographie, qu’il promeut comme un art à part entière. Stieglitz expose aussi tout ce qui constitue, selon lui, l’art moderne américain, dégagé de ses influences européennes et cela, sans pour autant renoncer à présenter des artistes étrangers comme Auguste Rodin, auquel il consacre une exposition en 1908 autour de ses dessins de nus.

Gertrude Käsebier, Alfred Stieglitz, 1902

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Sa renommée est grande : après une enfance new-yorkaise, il mesure très tôt, dès 1883, à la faveur d’un long séjour d’études à Berlin, l’avenir et le succès de la photographie. Ses études d’ingénieur lui permettent d’approfondir sa pratique technique et, de retour à New York, il fonde le groupe Photo-Secession — dont le terme même fait référence à la Sécession viennoise. Âme du groupe, il crée en 1903 une revue, Camera Work, qui devient incontournable pour qui s’intéresse au genre nouveau. Bien que « le 291 » soit un tout petit espace, il devient un vivier d’artistes, non seulement des photographes mais aussi des peintres, le maître des lieux veillant à favoriser une féconde interdisciplinarité qui impressionnera vivement Georgia O’Keeffe.

Elle n’est toutefois pas encore prête, en ces années-là, à rencontrer personnellement Stieglitz. Elle se sent alors affaiblie dans ses ambitions, pense même à renoncer à la peinture, se disant allergique à ses émanations. Quatre années se passent puis elle reprend son travail à la faveur d’un stage d’été à l’université de Virginie, en 1912, où elle est vivement encouragée par Arthur Wesley Dow, qui y enseigne et l’a remarquée. Elle suit ses cours à l’université Columbia de 1913 à 1916. Entre-temps, Stieglitz, stimulé par le succès du marché de l’art, expose Francis Picabia, Pablo Picasso, Georges Braque, l’art africain, le fameux urinoir de Marcel Duchamp, renouvelant tout l’esprit du « 291 », ainsi que ses propres photographies. 1912–1917 seront des années fastes pour lui, malgré des problèmes financiers venant enrayer le succès de ses entreprises. Bien qu’il soit marié à une femme fortunée, qui les finance pour une grande part, la guerre et les crises vont avoir raison de son enthousiasme.

Georgia O’Keeffe, Abstraction, rose blanche, 1927

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Devenue professeur de dessin, O’Keeffe vit au Texas. Elle réalise des dessins abstraits exécutés au fusain qu’une de ses amies envoie à Stieglitz en 1916. Sans la connaître, il les présente et lui consacrera même, l’année suivante, une exposition personnelle. Dès lors, ils s’écrivent, assidûment, et O’Keeffe décide de s’installer à New York. La situation de Stieglitz a quelque peu changé. Sa galerie, sa revue, son groupe n’ont pas trouvé un second souffle et leur influence s’est amenuisée. Il crée un nouvel élan : un cercle plus restreint d’initiés qu’il va favoriser et promouvoir, composé surtout d’artistes américains qu’il affectionne particulièrement : Arthur Dove, Marsden Hartley, John Marin, Paul Strand et Georgia O’Keeffe. Ses liens avec la jeune artiste, de vingt-trois ans sa cadette, se resserrent et elle devient son modèle. Très vite, ils seront amants, fusionnels, Stieglitz vivant cette liaison comme une aventure gémellaire. Aîné d’une fratrie de six enfants dont certains sont jumeaux, il a toujours considéré qu’il était lui-même en manque de son jumeau, et que tôt ou tard, il le trouverait. Aussitôt, il considère Georgia O’Keeffe comme telle, mieux encore, comme son double.

Alfred Stieglitz, Georgia O’Keeffe, 1918

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Une intense passion se noue qui le sépare de sa femme, Emmeline, qu’il juge trop mondaine et indifférente à ses propres préoccupations, et frénétiquement, il photographie sa nouvelle muse sous tous les angles, avec une tension érotique qui ne contrarie pas les options esthétiques du nouveau cercle : refuser le puritanisme ambiant et favoriser un art américain. Le visage de Georgia est exploré au plus près, de même que ses mains, son corps, où Stieglitz parvient à faire circuler son propre désir. Il la photographie dans sa nudité muette, cherchant toujours à capturer son mystère ; ses mains forment une sorte de ballet onaniste, ses fesses moulées sous des linges mouillés suggèrent une tension plus érotique que tout autre cliché réaliste… En 1924, il l’épouse. Elle se consacre à sa peinture avec une égale passion. Elle peint des nus et des paysages urbains, mais également des fleurs en imaginant des gros plans très ambigus où celles-ci apparaissent comme sexuées. Ce sera son genre le plus reconnaissable lorsqu’après la mort de son mentor et mari, en 1946, elle ira vivre et peindre au Nouveau-Mexique. Stieglitz ne cesse de conforter la carrière de sa seconde femme, de la promouvoir, de lui organiser des expositions. Son succès est de fait considérable. Georgia vend ses toiles très cher, dès 1923, lors de sa première grande exposition personnelle. Le fait qu’elle soit une femme joue en sa faveur.

On s’exalte devant ses fleurs géantes, on analyse les pistils, surgissant tels des sexes dressés, des arums immaculés, les pétales de pivoines s’entrouvrant comme des vulves. Mais O’Keeffe ne croit pas forcément à la valeur symbolique de ses œuvres, elle a de la peinture une vision plus spiritualiste à laquelle d’ailleurs se range son mari qui subit les mêmes approches pour ses clichés dits érotiques. Ils voient dans leur travail respectif une intention plus secrète, plus sacrale, pourrait-on dire, que le public ne perçoit pas encore. La tension de leurs relations traverse aussi leur correspondance : les lettres qu’ils s’échangent sont chargées d’une énergie brûlante, sexuelle et hautement symbolique, quoi qu’ils en pensent. Il n’y est question que de se fondre dans l’autre, de chaleur et de baisers, d’étreintes brutales. Mais, en 1929, O’Keeffe découvre que Stieglitz la trompe, et même si cette aventure n’a que peu de poids pour celui-ci, une sorte de faille s’installe entre eux.

Georgia O’Keeffe, Ligne bleue, 1919

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Elle visite le Nouveau-Mexique à la même époque et découvre alors un État qui la fascine et renouvelle son inspiration. Le grand désert, la puissance des couleurs, l’intensité de la lumière et, surtout, la sérénité des grands espaces la convainquent que tôt ou tard ce pays sera le sien. Elle revient cependant vers son mari et le couple poursuit son travail non pas communautaire mais en communauté. Ils s’épaulent, se conseillent, se côtoient et se respectent. À l’aube de la Seconde Guerre mondiale, Stieglitz a soixante-quinze ans : un cliché de lui le montre fatigué, presque vieillard. Il a abandonné la photographie pour ne s’intéresser qu’à la théorie et à ses écrits. Georgia, elle, n’a que cinquante-deux ans, elle voit encore dans son travail des possibilités créatives inexplorées. Farouchement indépendante (elle a voulu garder son nom de jeune fille après son mariage), elle sait que son avenir sera dans ce Nouveau-Mexique découvert.

Vers la contemplation du grand désert

Stieglitz meurt des suites d’un infarctus en 1946, à Lake George, dans ce lieu qu’il affectionnait tant et où ses parents avaient une propriété. Il avait photographié en visionnaire, dans les années 1930, un New York qui commençait à se déshumaniser à cause du progrès, après l’avoir saisi dans les premières années du siècle dans sa nouveauté pionnière. À la fin de sa vie, il photographiait seulement la nature, les arbres de Lake George, ouvrant la voie à une vision plus spirituelle du monde. Quand il mourut, O’Keeffe dispersa ses cendres et reprit sa vie en main.

Elle aura été la muse et l’amante, sans pouvoir échapper à l’idée du couple d’artistes indissociables qu’ils auront formé, fondé par-dessus tout sur l’invention, la création et le labeur.

Déjà éloignée de Stieglitz par de nombreux voyages au Nouveau- Mexique, elle décida de s’y installer. Elle devint alors une peintre internationalement reconnue, presque institutionnelle, qui affrontera sereinement la postérité : certaines de ses grandes toiles monumentales se vendent aujourd’hui en dizaines de millions d’euros ! Dans sa propriété d’Abiquiú (au centre-nord de l’État), elle s’adonna à la méditation et à la contemplation du grand désert. Elle peignit des crânes d’animaux aux formes presque surréelles, des fleurs et des plantes exotiques outrageusement généreuses, des nuages et des ciels mouvementés, des valves-vulves de coquillages géants, en général de vastes toiles. Elle perdit lentement la vue et rejoignit dans les dernières années la ville de Santa Fe, où elle mourut en 1986, quasi centenaire. Sa renommée n’a cessé de grandir après sa disparition : biographies, films, biopics, mais aussi musées, fondation perpétuent sa mémoire, toujours liée cependant au destin plus confidentiel et plus intellectuel de Stieglitz. Elle aura été la muse et l’amante, sans pouvoir échapper à l’idée du couple d’artistes indissociables qu’ils auront formé, fondé par-dessus tout sur l’invention, la création et le labeur.

« Le Premier Homme » revient sur le passé d’Albert Camus pour comprendre d’où il vient et qui il est. Il évoque la vie dure, l’école libératrice, la passion de vivre, et dessine une Algérie tendue d’où sont en train de s’effacer les rêves de paix. Un sommet.

Des mots magnifiques et puissants que Marguerite #Yourcenar consacre à #Mishima, natif du #Capricorne, un autre #Saturnien, avec Adriano et Zenone

′′ Voici le visage tendu, presque têtu, où il affleure cependant une #sensibilité presque morbide, les yeux gonflés de #rêves qui absorbent les choses, plus que les voir. L ‘ homme, qui tenta d’être occidentalisé et d’appartenir à son temps, et qui est ensuite violemment retourné avec la mort dans les traditions de sa race, […]

′′ Le tour de la prison ′′

La figure de l’ « hérétique Spinoza » (1632-1677) n’a pas fini de hanter la mémoire juive. Celui que le monde considère, avec raison, comme un philosophe majeur de l’Occident, a bien été chassé de la Synagogue!

Sa pensée d’une rigueur, d’une intensité et d’une originalité sans pareilles doit cependant beaucoup à la formation qu’il a reçue dans la communauté juive (la bien nommée Talmud Torah!) dont il fut membre jusqu’au 27 juillet 1656, date du « ‘hérème », procédure qui le réprouve, l’exclut et l’écarte.

Andre Simha, pour Sifriaténou, revient sur **la vie de ce penseur **hors-normes, sur le contexte historique dans lequel sa pensée a émergé, sur la nature complexe des relations qui l’unissaient à ses maîtres juifs et à la communauté dont il était issu, sur les causes de ce que l’on nomme, avec peu d’exactitude, une « excommunication »…

La nouvelle traduction, par Olivier Bosseau, de l’imposante **biographie réflexive **de Steven Nadler, Spinoza : Une vie, est l’occasion de ce retour et de cette mise au point.

Simone de Beauvoir : « Ce n’est pas de ma faute si, en France en particulier, dès qu’on parle de femmes, on pense immédiatement au sexe ! »

: Simone de Beauvoir : « Ce n’est pas de ma faute si, en France en particulier, dès qu’on parle de femmes, on pense immédiatement au sexe ! »ÉCOUTER (25 MIN)

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LES NUITS DE FRANCE CULTURE par Philippe Garbit

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1949 |En 1949 Simone de Beauvoir publiait « Le deuxième sexe » chez Gallimard. La parution de cet essai philosophique, immense succès en librairie et qui demeure un livre culte du féminisme, avait provoqué des critiques violentes de la part d’écrivains et journalistes.

Portrait de Simone de Beauvoir (1908 – 1986), elle porte une broche dessinée par Alexandre Calder. •Crédits :Photo by Hulton Archive/Getty ImagesGetty

Au micro de Claudine Chonez, Simone de Beauvoir s’expliquait sur ce qui avait motivé l’écriture de son essai Le deuxième sexe : parler des femmes, sans revendications ni ressentiment et démentir tout ce « fatras d’opinions répandues sur elles« . Elle revendiquait un point de vue philosophique et existentialiste et réagissait aux critiques qui lui avaient été adressées :

Je n’ai pas du tout essayé de faire quelque chose de nouveau, d’extraordinaire ou d’étonnant, mais quelque chose de vrai.

A propos de la polémique autour de ses chapitres sur la sexualité, elle précisait  : « Il n’y en a qu’un petit nombre consacré à la sexualité. » 

Ce n’est pas de ma faute si, en France en particulier, dès qu’on parle de femmes, on pense immédiatement au sexe !

On a trouvé très comique la juxtaposition d’un vocabulaire scientifique, technique et cru avec un vocabulaire philosophique. Ça prouve à mon avis une double chose : d’abord qu’on ne considère pas en France qu’il soit possible de parler des questions sexuelles comme d’une chose sérieuse (…) et d’autre part, qu’on n’admet pas que la philosophie soit quelque chose de vivant. Or, au contraire, pour moi, on doit parler de la sexualité comme on parlerait de n’importe quelle autre réalité humaine et la philosophie est faite justement pour parler des choses les plus humaines, les plus courantes…

Elle ajoutait que l’on s’était trompé en considérant qu’elle était opposée à la maternité et à l’amour. Simone de Beauvoir revendiquait également l’indépendance pour les femmes : « Il faut que les femmes travaillent ! »

Dans un second temps les écrivaines, Colette Audry et Janine Bouissounouse commentaient certains chapitres de l’essai, cet « admirable ouvrage, si important qu’aucun ne peut lui être comparé. »

  • Par Claudine Chonez 
  • Avec Simone de Beauvoir, Colette Audry et Janine Bouissounouse
  • Actualité du livre – Le deuxième sexe, de Simone de Beauvoir (1ère diffusion : 04/11/1949 Chaîne Nationale)
  • Indexation web : Véronique Vecten, Documentation Sonore de Radio France
  • Archive Ina-Radio France

« A vivre seul, au moins quelques années, on apprend à passer du besoin qui ligote au désir et au rêve qui ouvrent grand l’espace en soi et autour de soi.

A vivre seul, on apprend à choisir ses relations au lieu de les supporter, de s’en accommoder.

Sauvage et sociable tout à la fois, l’individu solitaire ne se croit pas obligé d’aller à des repas de famille, de participer à des fêtes dont les convives l’ennuient.

Et de cela il ne se sent nullement culpabilisé parce qu’il est en accord avec ce qu’il fait.

Se tenir en solitude, c’est chérir une situation propice à inattendu, à l’incroyable dont les tableaux de Van Eyck et de Brueghel esquissent l’apparition.

C’est se vouloir disponible, absolument; et non disponible pour quelque chose, en attente de quelqu’un. Se tenir dans la fraicheur du commencement. C’est donc un état émerveillé. »

Jacqueline Kelen – l’Esprit de Solitude.

1924. Pour la première fois, une femme étrangère réussit à entrer dans Lhassa, capitale interdite du Tibet !

Huit mois auront été nécessaires à Alexandra David-Néel pour relever ce défi extraordinaire ! Huit mois d’un long périple à travers les immenses solitudes du « pays des Neiges ». Huit mois d’une vie rude et dangereuse sous l’apparence d’une mendiante tibétaine! A une époque où personne ne parle de « raid », et encore moins quand il s’agit d’une femme, c’est un magnifique exploit et une aventure exceptionnelle que nous décrit ici l’auteur ! Elle y ajoute sa propre quête spirituelle, et ce regard fasciné qu’elle porte sur la civilisation tibétaine.

Résumé du livre : Voyage d’une parisienne à Lhassa.

Auteur : Alexandra David-Néel

384 pages

Date de publication originale : 1927

Éditeur : POCKET (9 janvier 2008)


L’ouvrage de Hans Kmoch « l’art de jouer les pions » est-il un chef d’oeuvre de la stratégie échiquéenne comme le décrivent les vitrines de livres d’échecs ?

Combien ont pourtant essayé de le lire et ont arrêté le trouvant trop indigeste s’interroge le grand maître Manuel Appicela ? Qualifié comme tel dans la littérature échiquéenne il n’a pas pourtant pas connu le succès qu’on lui accorde.

Manuel Apicella poursuit : pourquoi utiliser des termes médicaux comme « mélanopénie » ou « leucopénie » ?

Enfin le style quelque peu ampoulé ne doit pas faire oublier que c’est un livre sur les échecs même si l’auteur a une approche de doctorant en médecine.

Qu’est-ce que « l’empan », la « formation de saut », la « colonne de pression », le « stratagème de la fourchette » ?

Justement parlons de l’empan .C’est la distance qui sépare deux pièces. Placez une Tour en a8 et un roi en h8 et vous aurez l’empan entre les deux en nombre de cases. Considérons maintenant le O-O et le O-O-O, le Roi blanc en e1, une Tour blanche en a1 et l’autre en h1. Le O-O a le plus faible empan et le O-O-O le plus grand. Le joueur qui apprend doit assimiler la différence d’empan des deux manœuvres qui se font d’ailleurs à contre sens.

Si le terme n’a aucun intérêt échiquéen, il prend un sens dans la perception de l’espace. Sur quels espaces les yeux du joueur se portent dans une partie ? Le novice aura tendance a regarder un foyer de l’échiquier tandis que le fort joueur aura une plus grande perception de l’espace.

Je me posais la question du regard des joueurs, et j’imaginais qu’on puisse mesurer le parcours des pupilles sur l’échiquier, leur balayage sur l’échiquier .

Cette question a été abordé par le Laboratoire de Psychologie Cognitive de l’Université de Provence, à Aix-en-Provence dans une étude publiée sous le titre :Sciences cognitives : la stratégie du joueur d’échecs.

Quelque part sans le savoir les auteurs de cette étude André DIDIERJEAN est maître de conférences, Vincent FERRARI doctorant et Évelyne MARMÈCHE chargée de recherches au CNRS ) rejoigne la perception d’Hans Kmoch .

Maintenant ne pensez pas comme le suggère la promo de ce livre que cet ouvrage est de Philidor. Hans Kmoch n’est pas l’un des plus grands pédagogues du jeu d’échecs et non plus le plus digne successeur de Tarrasch.

Le joueur de club d’échecs

Comment réagir, trouver un nouveau cap dans cette période désorientée ? Le célèbre neuropsychiatre, qui publie Des âmes et des saisons(chez Odile Jacob), prône un virage indispensable, une renaissance pour réinventer notre relation avec la vie, la nature, les autres.

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  • Madame Figaro. – Votre nouveau livre fait l’éloge de la différence. Il nous rend unique, développant l’idée que chaque individu évolue en fonction des variations du milieu qui l’enveloppe. Or, le présent nous renvoie plutôt à une uniformité monochrome et à une déprime planétaire…
    Boris Cyrulnik.
      C’est vrai, parce que le virus attaque la cellule et la condition du vivant, qui est plus universelle que la condition humaine. Sur le plan biologique, pourtant, ce virus n’est rien qu’un minuscule brin de gènes dont la structure chimique, quand elle entre dans les poumons, donne le Covid. Mais le virus ne produit pas la même chose chez un homme, une femme, un jeune, un vieux, un diabétique, etc. Je développe dans mon livre un raisonnement écosystémique : nous sommes un élément de la nature. Avec la pandémie, nous avons dû comprendre que l’homme n’est pas au-dessus de la nature, ou supérieur aux animaux. Il est dans la nature. Mais chacun d’entre nous a aussi une manière particulière d’être un humain, sculpté par son milieu.

L’épidémie crée une incertitude qu’on croyait passagère mais qui se fixe. Avec quels effets ?
L’incertitude, ça n’est pas nouveau. Tout ce qui est vivant implique le changement. Que disait Darwin ? Que le monde vivant évolue. Pour les uns, c’est formidable. Pour d’autres, c’est la panique. Ils se disent : «Quoi ? Ce que je suis aujourd’hui, je ne le serai pas demain ? Ah mais vous m’angoissez avec votre incertitude !» Certains cherchent un sauveur, un esprit totalitaire qui leur assure : «Voilà d’où vient le mal.» Moi, je dirais plutôt qu’il faut avoir peur des certitudes qui figent, et qu’on a tort de craindre l’incertitude. Elle est créatrice, à condition de travailler sur soi, de se décentrer de soi pour essayer de se représenter le monde de l’autre.

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Nous cherchons depuis des mois comment réagir, repartir. L’historien Patrick Boucheron avance que «réparer n’est pas restaurer» (1). Êtes-vous d’accord ?
Absolument. Aujourd’hui, il nous faut naître autrement. C’est la définition de la résilience, qui consiste à garder une trace de la blessure pour inventer autre chose. Beaucoup parlent d’une crise. Selon moi, le mot juste pour qualifier ce qui nous arrive est «catastrophe», un mot qui étymologiquement dit coupure et virement, tournant. Il y en a eu beaucoup dans l’Histoire. Dans un premier temps, et on l’a vu avec le confinement, les violences familiales et conjugales explosent, car se pose la question : «Comment va-t-on vivre ensemble ?» Quand la violence et la brutalité sexuelle augmentent, c’est toujours le symptôme d’une défaillance socioculturelle. Il manque un cadre pour structurer la pulsion. Nous vivons dans un sprint consumériste qui a provoqué la dilution des liens, gommé les âmes et les saisons, provoqué une déritualisation culturelle. On ne pense qu’à la réussite sociale. Mais après la catastrophe, le traumatisme pousse toujours à emprunter un chemin nouveau. Nous devons prendre un virage, or trois voies s’offrent à nous désormais.

La domination qui a été une adaptation pour survivre ne produit aujourd’hui que du malheur

Lesquelles ?
On peut repartir comme avant, ne rien changer à l’économie, à l’hyperdéplacement et à l’hyperconsommation, et un siècle d’épidémies nous attend, avec un nouveau virus dans trois ans. On peut voter pour un dictateur qui nous escroquera en faisant croire qu’il a la solution et la vérité, cela existe déjà ici ou là. On peut enfin opter pour une nouvelle naissance, c’est la voie à laquelle je rêve. Nos atouts pour une renaissance sont la (re)découverte de la lenteur, l’accès au savoir pour tous et de nouvelles ententes de couples, où chacun fait sa part d’effort.

Pourquoi ce besoin de lenteur ?
Dans les pays d’Europe du Nord, depuis une dizaine d’années, à l’école, on ne reçoit pas de notes avant l’âge de 11 ans, la lenteur des apprentissages et des acquis est respectée, elle favorise la maîtrise des émotions, la confiance en soi, l’estime de soi. Les suicides diminuent, les psychopathies aussi, l’illettrisme est en chute libre. Lors de mes voyages, j’ai été enchanté par la culture japonaise et effrayé par son école, qui tend à devenir une nouvelle forme de maltraitance. Les enfants y sont surstimulés, et les garçons, les premiers, décrochent en nombre. Devenus de jeunes adultes, une part croissante d’entre eux se tient à l’écart de la sexualité, des femmes, du lien, s’enferment avec des écrans. On commence à voir ce phénomène au Québec, voire en France. On peut s’en inquiéter.

À lire aussi » Pourquoi les Japonaises se suicident-elles autant depuis cet été ?

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Des âmes et des saisons, de Boris Cyrulnik, Odile Jacob.

Editions Odile Jacob 

Vous êtes sévère avec le couple contemporain, ramené à «la rivalité mimétique», écrivez-vous…
Ce n’est pas, je crois, de la sévérité. Quand j’étais gamin, le couple était contraint à la solidarité. Pas de caisse de retraite, pas de Sécurité sociale : une femme devait «tenir son mari», c’est-à-dire bien s’occuper de lui pour qu’il assume sa fonction d’outil social, faute de quoi il tombait malade et la famille ne mangeait plus. Aujourd’hui, on est en couple si on s’entend bien, sinon, pourquoi rester ensemble ? On signe un contrat affectif qui dure tant que dure l’affection. Des études montrent qu’un jeune de 20 ans en 2021 aura dans sa vie huit à dix métiers et formera trois ou quatre couples. L’attachement va changer, je ne dis pas disparaître, la rupture sera moins grave. Les femmes seront de plus en plus entreprenantes, indépendantes. On verra surgir des relations familiales, des organisations sociales et des récits culturels jamais pensés jusque-là.

Qu’est-ce que vieillir pour vous ?
Je ne suis pas vieux, j’ai 84 ans ! J’attends encore ma crise de puberté. Plus sérieusement, la vieillesse est un effet secondaire de nos progrès sociaux et de civilisation. Un ami professeur me faisait remarquer que depuis que les Chinois sont passés à un communisme dit libéral, si on peut utiliser l’expression, les Ehpad sont apparus en Chine. Cela signifie qu’une fois qu’ils sont dégagés de la compétition sociale, inutiles, on transforme la vie des plus vieux en une vie sans valeur. C’est la rançon de notre accélération. Ce virus est aussi un symptôme de notre excès de vitesse. Et la domination qui a été une adaptation pour survivre ne produit aujourd’hui que du malheur. Mais la catastrophe est bien l’occasion de prendre de nouvelles directions.

(1) Dans Télérama du 8 janvier 2021.
Des âmes et des saisons, de Boris Cyrulnik, Éditions Odile Jacob, 304 p., 22,90 €.

En sixième, on pouvait se servir d’un stylo à bille. « Ecrivez » : sur l’ordre du maître on attrapait sa plume et on la trempait dans l’encre. Si l’angle de la pointe sur le papier était trop grand, une goutte d’encre tombait sur la feuille. Si l’angle était trop petit, elle ne glissait pas et on grattait à vide. L’indexe, le médium s’impregnaient de la crasse de ce bleu. Le papier buvard faisait partie de nos fournitures : les élèves pauvres ne pouvaient pas s’en acheter alors ils séchaient en soufflant, mais doucement, une légère brise, pour ne pas étaler l’encre. Sous leur souffle mesuré, les lettres tremblaient en scintillant, comme les larmes et les braises. Les poissons ne ferment pas les yeux de

Erri De Luca

.

Le bonheur chez les gens intelligents est la chose la plus rare que je connaisse. Hemingway

· 

Quand on voit le visage de CONSTANCE LLOYD, on dénote une certaine tristesse. Peut-être un mélange de frustration, de déception, de désamour ; tous ces sentiments qui s’accumulent quand on mène une vie différente de ce qui est rêvé. CONSTANCE LLOYD a été l’épouse et la mère des enfants d’OSCAR WILDE, et quand ils se sont rencontrés, elle était en pleine expansion du développement de sa vocation en tant qu’écrivain et styliste. Pleine de sensibilité, elle possédait une splendide beauté, avec ses cheveux longs de couleur châtain, ses yeux pétillants qui dénotaient intelligence et émotion. Sa timidité lui jetait aussi un trait doux et indésirable. Elle était une grande lectrice, avec une éducation cultivée, lisait les classiques italiens et français dans leur langue originale, jouait du piano, connaissait et étudiait les peintres préraphaélistes, et étudiait les poètes comme Shakespeare et Keats. Bientôt, il a pu entrer dans les milieux sociaux intellectuels et aristocratiques de la société londonienne, où il s’est démarqué comme conférencier de thèmes philosophiques, spirituels (théosophie) et esthéticiens, en développant ce dernier à des fins pratiques de la mode féminine, car il a été précurseur de la libération du corset et des talons hauts, les sustirant par des baskets sans talon et des robes fongées, et apportant leur goût exquis aussi à la décoration de leur maison. La romancière Marie Corelli, la décrit ainsi : ′′ Elle ne semble pas du tout gênante avec son Seigneur Éléphant (Elle parle de Wilde). Elle a ses petites vagues à bouger – sa toile d’araignée argentée — dans les discussions sur la politique, dans lesquelles elle bénit son cœur pour un petit charme radical, sur lequel elle travaille bien et sans s’exposer… Elle a les plus beaux cheveux, qui s’accroche librement sur son visage, et une voix tellement modulée qui semble affecter certaines personnes ; c’est une musique naturelle… Tu as vu ′′ esthétiquement ′′ – avec toutes sortes de nuances étranges et riches… avec des manches grandes et merveilleuses et décos médiévales — ce qui lui fait plaisir et semble aussi plaire à l’Éléphant, à qui excite le thème de la couleur… Il ne parle pas beaucoup cette fée pittoresque mais il répond à toutes les histoires. Son regard est délicatement nostalgique et souvent abstraite ; à certains moments, son esprit semble en sortir avec des ailes invisibles, à des kilomètres du château littéraire de son époux, et c’est à ces moments-là qu’elle est la plus belle. Pour moi, elle est infiniment plus intéressante que l’éléphant lui-même… on ne se lasse jamais de regarder la charmante fée qui le protège et guide. » (Fin de citation)

La même année où Wilde a publié ′′ Le prince heureux et d’autres histoires ′′ elle a publié ′′ There Was Once ′′ un beau livre de contes d’enfants. Il a également publié des critiques sur le théâtre, les articles ciblant le public féminin et sur la mode des enfants. Il a été membre de la ′′ fédération des femmes libérales ′′ et rédactrice en chef du bulletin de la Société Rationnelle de la Robe.

Sa vie sentimentale n’a pas été facile. Son mariage avec le grand écrivain Oscar Wilde à ses débuts s’est bien passé, mais tout a pris une tournure complète quand il a eu ses deux enfants, car Wilde a cessé de s’intéresser à elle, en manifestant qu’il n’était pas à l’aise avec son corps transformé par les grossesses ; en du goût homosexuel d’Oscar dont Constance n’était pas totalement au courant, car de nombreux biographes disent qu’il s’agissait d’une transition de l’écrivain. Il tomberait follement amoureux de qui que ce soit sa perdition : ′′ Bosie (Lord Alfred) Douglas « , ce qui a fait que le couple se sépare encore plus. Il l’aimait autrement, en tant qu’amie et mère de ses enfants. Après une séparation prolongée à cause de l’emprisonnement de Wilde divorcent et elle déménage à l’étranger pour protéger ses enfants du scandale où elle est morte en 1898 d’une maladie mystérieuse. Malgré tout, le contenu des lettres de Constance sait qu’il a continué à aimer Oscar Wilde jusqu’à la fin de ses jours, l’aidant économiquement et moralement.

Une femme pleine d’une profonde spiritualité, noble, culte, intelligente, n’a pas eu de chance de briller de sa propre lumière en son temps. . Il est peut-être temps de la racheter et de la sauver de l’oubli.

Pour voyager avec la remarquable Alexandra David-Néel jusqu’aux confins du Tibet, suivons la dans la fiction écrite par Christel Mouchard, réalisée par Juliette Heymann. L’invitée de Stéphanie Duncan est la cartographe et écrivain, Joëlle Désiré-Marchand, une passionnée de la grande voyageuse.

Alexandra David-Néel © Getty

Partons pour le Tibet, en compagnie d’une femme exceptionnelle, Alexandra David-Néel. En février 1924, après une marche clandestine de plus de deux mille kilomètres, l’exploratrice fut la première femme occidentale à entrer dans Lhassa, la capitale du Tibet, alors interdite aux étrangers. Mais peut-on dire vraiment qu’Alexandra David-Néel nous ressemble ? Ce qui est sûr c’est qu’elle ne ressemble en rien aux femmes de son époque.

Avec son manteau sale et difforme, sa capuche enfoncée jusqu’aux yeux, son sac, une marmite sur le dos, et un bâton à la main…. La jeune fille de bonne famille qu’elle fut, est devenue une autre, une mendiante tibétaine !… Passer inaperçue… Se fondre dans le paysage. Et quel paysage ! Celui grandiose des montagnes de l’Himalaya… Dans une aventure, autant physique que mystique, qui va la conduire au bout de son rêve !

L’invitée

L’invitée de Stéphanie Duncan est la cartographe et écrivain, Joëlle Désiré-Marchand.

Joëlle Désiré-Marchand est docteur en géographie et cartographe à l’Université d’Amiens (Picardie). Depuis longtemps, elle se passionne pour la biographie et l’œuvre d’Alexandra David-Néel, et a réalisé la première cartographie complète des voyages de l’exploratrice.

La fiction

Alexandra David-Néel au Tibet : pour le bouddhisme ou pour la gloire, une fiction radiophonique de Christel Mouchard, réalisée par Juliette Heymann.

En avant goût, un extrait de la fiction de cette semaine : 1920, dialogue entre Alexandra David-Néel et Aphur Yongden, son compagnon de route et fils adoptif.


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Varlam Chalamov (1907-1982) n’a connu que quelques années de liberté contre plusieurs décennies au cœur de l’enfer blanc : la Kolyma, cette région de l’extrême est de la Russie alors U.R.S.S. Son oeuvre majeure, « Les récits de la Kolyma » raconte son internement dans ce goulag pendant près de 22 ans.

Varlam Chalamov le jour de son arrestation en 1929. Wikipédia

Sophie Benech a traduit plusieurs œuvres de Chalamov et en a publié certaines au sein de la maison d’édition qu’elle dirige, Interférences. En sa compagnie, nous retraçons le parcours de Varlam Chalamov, sa longue errance, du goulag à l’hôpital psychiatrique de Moscou où il décède en 1982.

L’enfer blanc

J’ai emporté L’Ecuyère avec moi dans l’avion quand j’ai quitté Kolyma. Ce livre fut mon seul talisman pour ce voyage de treize mille kilomètres. Varlam Chalamov, Mes bibliothèques, Paris, Interférences, 1992, p. 44

À LIRE AUSSI

Jacques Rossi, le Français qui a fait 24 ans de goulag

Le livre de l’écrivain russe Alexandre Grine (1880-1932), L’Ecuyère des vagues paru en France en 1986 a longtemps été le seul compagnon de route de Chalamov. Or il s’agit d’un roman de voyage pas seulement géographique mais également féerique, une oeuvre poétique au rythme carnavalesque qui ravit cet autre poète qu’est Chalamov. Le héros, Thomas Harvey emporte le lecteur loin de son ordinaire, loin de son propre enfer dans le cas de Chalamov. 

En effet, l’auteur russe est arrêté dès 1929 pour avoir diffusé le testament de Lénine (1870-1924) et condamné à trois ans au goulag de Vichéra, dans l’Oural. Puis en 1932, il est envoyé à la Kolyma, là où l’hiver, les températures peuvent descendre à – 40° C. Il n’en revient qu’en 1951.

les romans d’Anne Hillerman – des polars Navajos (mais oui!) situés au Nouveau Mexique/ Arizona- qui donnent beaucoup de renseignements sur les traditions et le mode de vie des Navajos. Certains ont été traduits en français ( voir liste sur le site de la Fnac

« Je voudrais raconter comment L. est entrée dans ma vie, dans quelles circonstances, je voudrais décrire avec précision le contexte qui a permis à L. de pénétrer dans ma sphère privée et, avec patience, d’en prendre possession. »

Première phrase du dernier livre de Delphine de Vigan « D’après une histoire vraie » (Éditions JC Lattès) qui décrit avec minutie la lente « colonisation » d’une personne par une autre personne et l’enfermement dans une relation d’emprise…

Dans un article dans le Journal des Psychologues, Christelle Dossios écrit : « Le caractère insidieux de la mise en place d’une relation d’emprise empêche le sujet d’identifier objectivement, et à temps, la violence subie et de s’en protéger avant que celle-ci ne se révèle de façon plus manifeste. L’effacement de la différenciation moi/autre dans l’emprise se fait par des mécanismes insidieux, par un contrôle permanent, et par des intrusions répétées dans l’espace personnel et dans l’intimité du sujet. L’agressivité est indirecte et masque une haine sous jacente traduisant l’échec d’une élaboration opérante de l’angoisse… »

Ouvrage et article à découvrir pour explorer le registre souterrain des violences psychiques..

Les citations incontournables du « Deuxième Sexe »

Un essai dans lequel la femme de lettres prône l’émancipation de la femme et prouve avec beaucoup de méthode à quel point la gent féminine se trouve être l’aliénée de l’homme. Du travail de toute une vie ont perduré de nombreuses idées ainsi que des citations, reflet du combat pour les droits des femmes, que nous ne devrions jamais oublier. Et notamment…  

  •  « On ne naît pas femme : on le devient. »
  • « Une femme libre est exactement le contraire d’une femme légère »
  • « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. »
  • « Je suis un intellectuel. Ça m’agace qu’on fasse de ce mot une insulte : les gens ont l’air de croire que le vide de leur cerveau leur meuble les couilles »
  • « L’amour maternel n’a rien de naturel. »
  • « La femme est vouée à l’immoralité parce que la morale consiste pour elle à incarner une inhumaine entité : la femme forte, la mère admirable, l’honnête femme etc. » 
  • « Une femme qui n’a pas peur des hommes leur fait peur, me disait un jeune homme. »
  • « La femme n’est victime d’aucune mystérieuse fatalité : il ne faut pas conclure que ses ovaires la condamnent à vivre éternellement à genoux. »
  • « La femme est tout ce que l’homme appelle et tout ce qu’il n’atteint pas. »
  • « Personne n’est plus arrogant envers les femmes, plus agressif ou méprisant, qu’un homme inquiet pour sa virilité. »

je viens de terminer « La découverte de la lenteur »   de sten nadolny un livre étonnant que je vous recommande. Dans notre société du consommable à tout va , revenir à l’essentiel c’est à dire savourer l’instant…ça fait un bien fou!

Petit extrait de « L’évidence invisible »

L’autoroute est fluide, les tubes des années quatre-vingt s’enchaînent les uns après les autres, Cédric chante à tue tête, une cigarette à la main. Encore une heure de route et ses vacances pourront enfin commencer. Retourner au Grau du Roiest un retour à son enfance, à tous ces moments que l’on ne veut jamais oublier, ceux qui ne se ternissent pas, ceux qui constituent les albums dont on ne veut pas se séparer, ceux qui malgré vous ont forgent votre personnalité. L’enfance est un joyau dont on ne veut retenir que les jolis moments; nos parents ne sont qu’amour sans réprimande ni punition, les dîners sont toujours festifs avec nos plats préférés, la sœur devient une confidente, les cousins et les cousines des amis fidèles pour la vie.

je vous souhaite bonne lecture et un excellent week-end

Je n’appartiens tout simplement pas à ce monde. J’habite la Lune avec frénésie. Je n’ai pas peur de mourir, j’ai peur de cette terre étrangère, agressive. Je n’arrive pas à penser aux choses concrètes, elles ne m’intéressent pas. Je ne sais pas parler comme tout le monde. Mes mots sont bizarres et viennent de loin, d’un endroit où personne ne se rencontre. Que ferais-je une fois plongée dans mes mondes fantastiques et incapable de remonter à la surface ? Parce que c’est bien ce qui risque de m’arriver. Je partirai et ne saurai pas revenir. Je ne saurai d’ailleurs pas qu’il existe un “savoir revenir”. Et je n’en aurai peut-être tout simplement pas envie. »

Alejandra Pizarnik – Correspondance avec Léon Ostrov (1955-1966) .Traduction par Mikaël Gomez Guthart,.Éditions des Busclats (2016)

Don Quichotte » fait-il partie dans votre bibliothèque idéale ?

Le célèbre roman de Cervantès, publié en deux parties en 1605 et 1615, est souvent cité comme l’un des ouvrages les plus importants de la littérature mondiale. À ce titre, il a fait l’objet de multiples adaptations dans tous les domaines des arts, du tableau d’Honoré Daumier (« Don Quichotte et Sancho Panza », 1868) à « L’Homme qui tua Don Quichotte » (2018) de Terry Gilliam – film réputé maudit et dont la réalisation prit près de 20 ans – en passant par le ballet de Marius Petipa et moultes pièces de théâtre.

Chevalier fou et génial, risible et touchant, le héros de Cervantès et son fidèle compagnon Sancho Panza ont également inspiré un grand nombre d’illustrateurs, au premier rang desquels Gustave Doré, qui comptait « Don Quichotte » dans la liste des chefs-d’œuvre littéraires qu’il entendait illustrer. La luxueuse édition in-folio à laquelle Doré collabora, parue en 1863 chez Hachette, est conservée à la Réserve des livres rares de la BnF et consultable en ligne : c.bnf.fr/zXs

D’autres éditions illustrées, présentes dans les collections de la BnF et de ses partenaires, permettent d’offrir un aperçu des représentations de Don Quichotte au fil des années, des auteurs, de l’évolution des styles : on peut mentionner l’adaptation pour enfant illustrées par Job parue en 1890 [c.bnf.fr/MpX], celle publiée par J. Hetzel avec des textes de Stahl et des illustrations de Geoffroy [1879], ou encore la version proposée par l’Imagerie Pellerin au début du XXe siècle [c.bnf.fr/Mp0].

La vérité des masques, Essais et aphorismes, Oscar Wilde (Rivages poche 2020) (par Yasmina Mahdi)

« La lecture de La vérité des masques (en Rivages Poche) est une sermocination féroce et salutaire. Pour le « professeur d’esthétique », « les seuls êtres réels sont ceux qui n’ont jamais existé » et « les vérités métaphysiques sont les véritables masques ». Pour son dernier texte, Wilde travaille à l’interprétation des merveilleux Sonnets de Shakespeare, à propos du simulacre, et en livre une interprétation éblouissante, où, de nouveau, un fantôme le hante : « J’en arrivais presque à m’imaginer que je le voyais, debout dans l’ombre de ma chambre, tellement Shakespeare l’avait bien dessiné (…) Son nom même exerçait sur moi une fascination. Willie Hughes ! Willie Hughes ! (…) le mignon délicat du plaisir, la rose du monde entier, le héraut du printemps arborant le fier accoutrement de la jeunesse, le jouvenceau ravissant… ».

ILS ONT ÉTÉ INFLUENCÉS PAR L’ART FLAMAND ! #2

MARGUERITE YOURCENAR – L’Œuvre au noir

Le musée de Flandre vous propose de vous faire découvrir des musiciens, des écrivains, des dessinateurs, des cinéastes… qui ont, à un moment de leur carrière, été influencés par l’art flamand. Gros plan aujourd’hui sur L’Œuvre au noir, le chef d’œuvre de Marguerite Yourcenar.

Marguerite Yourcenar, nous raconte dans ce livre le destin tragique de Zénon, alchimiste et médecin du XVIe siècle. Épris de savoir et de liberté, cet homme revient dans sa patrie, la Flandre, après avoir parcouru le monde. Il est condamné au bûcher pour ses opinions religieuses, n’échappant à la sentence, qu’en s’ouvrant les veines dans sa cellule. L’Œuvre au Noir a obtenu en 1968 le prix Femina à l’unanimité.

L’écrivaine a passé une partie de son enfance dans la Flandre française entre Lille et le Mont-Noir. Première femme élue à l’Académie française en 1980, elle nous plonge avec ce livre dans ses racines flamandes. De Bruges au XVIe siècle aux tableaux flamands des peintres les plus illustres, Marguerite Yourcenar établit des passerelles qui aujourd’hui s’imposent à nous. Fascinée par le monde onirique de Bosch, elle s’imprègne de l’univers de Pieter Bruegel l’Ancien, contemporain de son personnage principal, pour nous immerger dans cette période agitée par des tensions politiques et religieuses. Elle fait référence aux théories humanistes qui sont développées et défendues en Flandre par le célèbre écrivain et penseur Érasme.

Marguerite Yourcenar a été très tôt fascinée par l’art des peintres. En 1934, elle publie trois nouvelles intitulées D’Après Dürer, D’Après Greco et D’Après Rembrandt. L’Œuvre au Noir est sans conteste le roman pour lequel elle a entrepris une étude la plus poussée de la peinture flamande. Pendant plus de dix ans, elle a sillonné les musées européens et américains pour aller à la rencontre des plus grands chefs-d’œuvre des peintres flamands, dont Bruegel et Bosch. Elle se dote ainsi d’une iconothèque constituée de cartes postales dans lesquelles elle puise son inspiration. Ayant développé au fil de ses découvertes, un véritable regard d’historienne de l’art, elle parvient à réaliser un véritable puzzle, associant des éléments d’œuvres différentes. Dans le roman, vous trouverez peu de descriptions textuelles d’œuvres existantes. Marguerite Yourcenar s’est tellement imprégnée de l’art flamand qu’elle parvient comme nulle autre à en retranscrire l’essence !

′′ C ‘ est un livre qui perdure, génération après génération, parce qu’à chaque fois qu’un lecteur retourne au Grand Gatsby, nous découvrons de nouvelles révélations, de nouvelles idées, de nouvelles brulures de langage. Lisez et portez le témoin de Jay Gatsby, qui a brûlé brillant et audacieux et condamné comme son créateur. Lisez. »-Jesmyn Ward

Avec une introduction par Jesmyn Ward, lauréat du Prix National du Livre, cette édition du Great Gatsby de l’éditeur original de Fitzgerald présente les dernières révisions de Fitzgerald, une note sur la composition et le texte, et un avant-propos personnel de la petite-fille de Fitzgerald

Paul Auster : « L’écriture m’a permis d’être entremêlé aux choses qui m’entouraient, et de ressentir une nouvelle expérience du monde »

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Ses écrits couvrent tous les champs de l’écriture, du roman à la poésie, de l’essai au théâtre, des nouvelles au scénario. Au micro d’Arnaud Laporte, Paul Auster retrace les expériences fondamentales de sa vie d’écrivain, de ses premières romans à la construction de son dernier livre « 4 3 2 1 ».

Paul Auster• Crédits : Jeff Pachoud – AFP

Enregistrée dans le cadre du Festival Le Goût des Autres au Havre, l’écrivain-cinéaste Paul Auster répond en français, avec un léger accent, aux questions d’Arnaud Laporte, et évoque son long parcours d’écrivain, poète et cinéaste. 

À 18 ans, lors d’un voyage en Europe, Paul Auster tombe amoureux de la France et de Paris. Il se lie d’amitié avec le futur cinéaste Wim Wenders. Trop timide, il ne tente pas le concours d’entrée à l’IDEHC (ancêtre de la Fémis actuelle), que son ami Wim va d’ailleurs rater. Paul Auster avait déjà en tête de devenir écrivain. Il se souvient de son exaltation lorsqu’il écrit son premier poème sur le printemps dans un parc. Il a une autre révélation à 15 ans en lisant Crime et châtiment de Dostoïevski.

Paul Auster : J’ai commencé à écrire quand j’avais 9 ans, et je ne sais pas pourquoi. Mais je me souviens très bien d’une journée en avril, un samedi matin, le premier jour du printemps, j’étais rempli d’une joie, du bonheur de dire au revoir à l’hiver et tout à coup j’ai eu l’inspiration d’écrire un poème. Ecrire m’a donné une nouvelle expérience d’être plus connecté aux choses qui m’entouraient Ce fut une révélation. Cette sensation d’être entremêlé aux choses du monde, ce fut une exaltation. A l’âge de 14 ans, je suis arrivé à une maturité d’esprit où je pouvais à comprendre n’importe quel livre. Et à 15 ans, j’ai lu Crime et Châtiment de Dostoïevski, ce livre m’a changé, ce fut une explosion extérieure et intérieure. Je me suis dit si un livre peut provoquer tant d’émotions et de pensées, alors écrire des romans est la meilleure chose que l’on peut faire. » 

Jusqu’à l’âge de 30 ans, il se consacre à ses études et à l’écriture et la traduction de poèmes. Une autre « expérience fondamentale » le fait devenir romancier. Spectateur d’une chorégraphie, il constate l’impossibilité de décrire avec des mots la beauté d’une danse.

Paul Auster : Un espace s’est ouvert entre le monde et la parole. Et j’ai compris finalement l’impuissance des mots  face à la réalité du monde. Et ça m’a donné une vague de bonheur qui est passée par moi. Et j’ai été libéré par ça. Et tous les doutes que je traînais avec moi, tous les problèmes d’écriture que je n’ai pas résolus, ne comptaient plus. Et le lendemain j’ai commencé à écrire quelque chose qui n’est pas un récit, ni un poème, un texte étrange qui a eu le titre « Espaces blancs.

« On écrit pour dire d’autres sortes de vérités », Paul Auster

Paul Auster termine l’écriture dans la nuit. Quelques heures plus tard, son oncle l’appelle pour lui annoncer la mort de son père. Un événement qui déclenche l’écriture de son récit Invention de la solitude. Ecrire pour Paul Auster, s’annonce par un rythme, une musique, une cadence, « sans mots attachés ». Paul Auster écrit paragraphe par paragraphe ses romans ou récits. Et s’il corrige ses textes, il tient compte aussi de la lecture décisive de sa femme, l’écrivain Siri Hustvedt : « Elle est plus intelligente que tous les éditeurs ». 

Paul Auster : Pour moi, chaque livre que j’ai écrit possède un rythme et une musique différents de tous les autres. Et dès que j’entends cette musique et que je me familiarise avec cette musique, c’est très curieux, les faits, les choses et les personnages commencent à apparaître autour de cette musique et de danser. Ecrire un roman est un long processus, c’est comme un marathon. Alors il ne faut pas courir trop vite, parce qu’on va s’épuiser trop vite, trop tôt. Chaque livre est un nouveau livre. Le travail du passé ne compte pas. Je suis débutant chaque fois que je commence un livre.

À RÉÉCOUTER

Il est mort à 41 ans en demandant que ses textes soient détruits. Aucune de ses œuvres célèbres n’a été publiée de son vivant. Et pourtant, il a tellement influencé l’histoire de la littérature qu’aujourd’hui encore, on n’a pas épuisé le sens profond de son œuvre.

L’écriture et la vie et non-sens universel. Aujourd’hui traduction intégrale des Journaux de Kafka et herméneutique du lancer de tarte. Avec Robert Kahn et Pierre Senges. La tarte à la crème, ce parfait objet graphique, ce véhicule, cette pâtisserie donne lieu à drôle d’objet, entre essai romanesque et fiction en forme d’essai. Ça s’appelle Projectiles au sens propre (Editions Verticales) et Pierre Senges y prend au pied de la lettre une petite phrase de Stan Laurel qui à propos de la fameuse bataille de tartes à la crème qui clôt le film « La bataille du siècle » (1927) a expliqué dans la presse : « On a voulu faire en sorte que chaque tarte ait un sens ». Hypothèse acceptée avec ce court texte qui cavale de digressions en interprétations. On y croise Bouddha, Spinoza, Rudolph Valentino, Angelus Silésius et même Kafka.  Kafka amateur du « slapsticks », Kafka dont les Journaux paraissent pour la première fois dans leur intégralité (Editions Nous) traduits par Robert Kahn. 12 cahiers remplis entre 1910 et 1922, 12 cahiers addictifs, fragments, énoncés lapidaires, notes de lectures, croquis, récits de crises, promenades, rêves, corps souffrant, insomnies, soirées au théâtre, au concert, impossibilités d’écrire et de ne pas écrire et surtout amorces de fictions à venir.

« Il est plus clair que n’importe quoi d’autre que, attaqué sur la droite et sur la gauche par de très puissants ennemis, je ne puisse m’échapper ni à droite ni à gauche, seulement en avant animal affamé le chemin mène à une nourriture mangeable, à de l’air respirable, à une vie libre, même si c’est derrière la vie.  » Franz Kafka

Rencontre avec la philosophe et psychanlyste Cynthia Fleury, spécialiste de philosophie morale et politique, et dont la réflexion nous entraîne dans l’intimité des choix individuels comme autant de choix collectifs et politiques.

Cynthia Fleury•

Une heure avec Cynthia Fleury, pour comprendre comment on devient philosophe et psychanalyste. Car c’est sans doute le croisement de ces deux disciplines, dans sa vie et dans son œuvre, qui peut apporter une clef de compréhension de sa pensée.

Cynthia Fleury doit aménager ses consultations avec ses patients, tout en écrivant chaque jour, en publiant très régulièrement. Elle est également professeure titulaire de la Chaire Humanité et santé du Conservatoire national des arts et métiers, dirige la Chaire de philosophie  du GHU Paris « psychiatrie et neurosciences ». Et elle fait partie du Comité consultatif national d’éthique parmi d’autres engagements.

Le mot « engagement » est d’ailleurs important: Cynthia Fleury a contribué à fonder un mouvement politique. Et siège parfois dans des conseils d’administration. Une heure ne sera donc pas de trop pour comprendre la genèse de toutes les vies de la philosphe qui a un jour confié sur France Culture à Géraldine Mosna-Savoye qu’elle avait commencé à faire de la philosophie sans le savoir…

Extraits

Cynthia Fleury. « C’est extraordinairement compliqué de définir ce qu’est un philosophe. Mais généralement, on considère qu’il y a deux mouvements. Un premier mouvement plutôt dans l’historiographie de la philosophie, c’est-à-dire plutôt quelque chose qui va vous positionner à l’intérieur d’une continuité philosophique. Donc de raconter, d’être le lecteur des autres systèmes et éventuellement de les transmettre, de les faire comprendre. Et puis l’autre mouvement, qui coniste à produire des outils, des concepts et d’inventer un nouvel acte dans cette grande histoire de la philosophie. Le philosophe fait les deux, sinon vous êtes un professeur de philosophie. »

Sur le ressentiment. « Vous avez effectivement des patients qui vont être dans le ressentiment et en même temps, qui sont capables de le diagnostiquer et qui, éventuellement, sont capables de le dépasser. Ou alors, à l’inverse, d’autres se trouvent enlisés dedans et vous les accompagnez pour ce dépassement. »

La contre-philosophie de Philip Roth

La contre-philosophie de Philip Roth

Florian Beauvallet, Université de Rouen

Résumé : Loin de toute pensée dogmatique, l’œuvre de Philip Roth entretient un dialogue esthétique et philosophique avec de nombreux auteurs et philosophes. Il serait néanmoins délicat de parler de philosophie rothienne tant sa fiction se veut fuyante et instable. C’est pourquoi on interroge dans cet article la qualité philosophique de la pratique romanesque de Roth car même si sa pensée n’est pas systématique, sa fiction met en forme une façon singulière de penser l’homme qui se caractérise par l’excès et la contradiction afin de rendre compte de l’inlassable mutabilité de l’expérience.

Mots-clefs: Philip Roth, Ralph Waldo Emerson ; Transcendental Club ; Milan Kundera ; contradiction ; contre-philosophie ; instabilité; fiction; excès

octobre 2013, alors qu’il reçoit la médaille Emerson-Thoreau[1], Philip Roth fait part de son étonnement[2] à l’idée que son œuvre puisse être reçue, symboliquement, comme un nouveau membre du prestigieux Transcendental Club. Ainsi honorée, l’œuvre romanesque de Roth vient virtuellement gonfler les rangs d’un groupe d’intellectuels de Nouvelle-Angleterre du début du xixe siècle dont les questionnements sur l’homme, le monde et l’existence, ainsi que la soif de savoir et de connaissance, parviendront à façonner l’identité d’un pays tout entier et à influencer durablement le paysage des lettres américaines. Il y aurait donc matière à penser que l’œuvre de Philip Roth partage avec ces penseurs une conception commune de l’homme et de ses possibilités, conception inscrite sur fond d’idéalisme, de transcendance et de sublime.

Or, on ne pourrait être plus éloigné de la vérité, car comme le remarque Roth lui-même, ses romans et ses personnages rendent manifeste un désir de sécession, et forment un groupe alternatif, “untranscendental”, ainsi qu’il le désigne : « [un] cénacle décidément fort peu transcendantal et dépourvu de toute conception exaltée de l’être ou d’un intérêt pressant pour l’éducation de l’humanité, l’essence de la religion ou le génie de Goethe[3] ». L’œuvre de Roth est fréquentée par des personnages qui sont aux antipodes des considérations intellectuelles de Ralph Waldo Emerson ou encore de Henry David Thoreau qui lèguent leurs noms au titre de la médaille évoquée. Dans son discours composé pour cette occasion, intitulé « La primauté du Ludus », Roth nous ramène donc sur terre en nous obligeant à quitter la sphère des certitudes, des pensées nobles et idéales sur l’homme (dans toute sa généralité exaltée) de ses pairs, pour nous obliger à affronter la précarité des pensées fugaces et instables de l’homme (dans toute sa singulière fragilité). Ainsi qu’il l’observe, l’ensemble de ses personnages donne à voir une version renversée, comme passée au négatif, du club transcendantal : « Cette harde ne se préoccupe guère de l’homme tel qu’il devrait être ou de l’idéal de droiture. »[4]

À l’image de son œuvre, le discours de Roth rejette, même dans l’instant où il est mis à l’honneur, la tentation de sceller la littérature, et donc notre perception de l’homme, derrière le masque du sérieux, de la consécration et de l’Idée. À la différence d’Emerson et de Thoreau, qui apparaissent dans son discours sous forme désincarnée, de simples voix qui exaltent l’homme dans toutes ses possibilités, Roth leur oppose la nature incarnée, pour ne pas dire charnelle, de ses personnages, et de leurs pensées : chez lui, nul phénomène humain ne peut être séparé du corps, de sa force et de ses faiblesses. Ses personnages sont l’objet de désirs et de pulsions, le jouet de malentendus, d’incompréhensions et d’erreurs de jugement, voire de supercheries et de trahisons. On ne peut ignorer le malin plaisir que Roth prend à évoquer et à énumérer ses personnages les plus cocasses, tels que Mickey Sabbath et Alexandre Portnoy, pour les placer dans le voisinage des noms qui peuplent le canon littéraire et philosophique états-unien. Comme en réponse à la constellation radieuse Emerson-Thoreau, on trouve le pendant rothien dans la contre-constellation Sabbath-Portnoy.

Personnages hauts en couleur, Sabbath et Portnoy incarnent l’une des caractéristiques fondamentales de l’art du roman de Roth : l’excès. C’est précisément cette capacité du genre romanesque à faire place à l’excès – à ce qui est en trop, exclu ou n’ayant sa place ailleurs – sur laquelle Roth construit son œuvre. Tandis que la notion d’idéal, dans son sens platonicien, insiste sur la tendance d’Emerson (dans le sillage de la philosophie continentale et notamment de l’idéalisme kantien) à penser l’homme à la manière d’un archétype, ce qui suggère une image simplifiée, car bornée par l’esprit, de l’homme et de l’existence, Roth y oppose la volonté de penser l’homme dans toute sa complexité ; à commencer par ce qui est en trop, par ce que l’on exclut habituellement et qui n’a sa place nulle part. En ce sens, penser l’homme, c’est avant tout décloisonner nos définitions. Aussi, le goût de l’excès exprime chez lui un refus sous-jacent de totalité, voire une revendication du constat de l’impossible totalité de l’existence. C’est précisément l’idée d’excès que Roth explore dans sa fiction. Comme en réponse au risque de simplification des termes de l’être formulés dans les pensées dogmatiques, et de manière plus générale dans l’ensemble des savoirs spécialisés, à commencer par la philosophie par sa tendance systémique, Roth s’emploie à rendre l’homme à l’excès qui est selon lui constitutif du réel et surtout de l’existence ; une tolérance, pour ne pas dire un goût, pour l’excès qui sied tout particulièrement au genre romanesque ainsi que le remarque Tiphaine Samoyault : « l’excès du roman est […] aussi celui du monde rendu à sa dislocation, à son impossible totalité : quand le savoir institué, dans la séparation des champs et l’isolement des objets, manque cet excès du monde, le roman le dira. »[5] Il apparaît donc que le roman se donne pour mission de dire ce que les autres disciplines de l’esprit, dans leur précision hypermétrope, négligent de prendre en considération. En ce sens, l’écriture de Roth vise à restituer ce qui a été mis à l’écart et délaissé afin de rendre à l’idée d’existence et à la connaissance la complexité qui leur est propre – une démarche audacieuse que le roman porte à son paroxysme.

La distinction tout juste évoquée entre la posture philosophique du Club et la pratique romanesque de Roth suggère un rapport au monde et à l’homme basé sur deux attitudes inverses, quoique complémentaires comme nous allons le voir. Par exemple, Emerson évoque à plusieurs reprises, et en particulier dans son essai Nature et la préface qui l’accompagne, la valeur symbolique des hiéroglyphes dans son rapport au monde et à la connaissance ; une image qui lui permet de communiquer efficacement une conception du monde où chaque élément s’articule aux autres pour former une grammaire de signes et de codes à déchiffrer : « La condition de chaque homme est la solution sous forme de hiéroglyphes de toute recherche qu’il voudrait mener » [6]. Cette idée est centrale chez de nombreux auteurs nord-américains de l’époque (on pense à nouveau à Thoreau, mais aussi à Melville) et elle exprime la fascination, en même temps que la confiance, en les capacités de l’homme à appréhender le monde comme s’il n’était que le reflet énigmatique, pour ne pas dire crypté, de son essence et de sa vérité. En employant l’image du message codé, qui cristallise dans l’imaginaire de la Renaissance américaine l’importance de la découverte de la pierre de Rosette et des potentiels de traduction qu’elle promettait, la pensée d’Emerson trace les contours d’une vision du monde qui appelle à être déchiffrée et à être lue par le truchement de nos expériences. Autrement dit, philosopher est un acte qui se traduit d’abord chez Emerson par l’amour du texte et par l’interaction raisonnée du signe et du signifié. Pour lui, résoudre le mystère du monde est une activité proche de la lecture, le monde se faisant texte au langage secret, et le message déchiffré, la promesse de redécouvrir une vérité oubliée. Galvanisé par l’existence miraculeuse d’une tablette de pierre offrant aux hommes la clé ancestrale d’un savoir négligé et d’un langage perdu, le savoir s’inscrit, chez les Transcendentalistes et Emerson notamment, dans des dynamiques de transmission, de tradition et d’interprétation auxquelles l’idée associée de la traduction renvoie inévitablement. En revanche, l’insistance sur l’existence d’un langage codé (ce qu’étaient jusqu’au début du xixe siècle les hiéroglyphes) laisse entendre l’existence d’une intention destinée à être clarifiée par l’homme (à venir). C’est la raison pour laquelle les symboles mystérieux qui entourent l’homme sont autant de possibilités pour accéder à une réalité supérieure, ce que cherche notamment à communiquer la littérature symbolique. C’est d’ailleurs ce que John T. Irwin remarque dans un article consacré au rôle des hiéroglyphes dans les œuvres de la Renaissance américaine, lorsqu’il déclare que le symbole du hiéroglyphe permet de faire figurer, sous l’apparence d’une réalité fuyante et inintelligible, l’espoir d’une vérité transparente et sublime :

When Emerson and Thoreau penetrated the outer complexity of the hieroglyphic world, they found beneath its multiplicity of natural forms a single unifying form–the circle or Platonic sphere, the basic shape that God gave the world. For them the circle was an image of unity, harmony and hope[7]

La soif de savoir chez Emerson dissimule donc aussi la quête d’un savoir idéal grâce auquel l’homme serait en mesure de transcender le chaos apparent du monde et d’accéder à l’éternel et au divin.

Ainsi, le langage est envisagé par Emerson comme la clé du savoir et de la connaissance : le langage est vérité, si ce n’est que l’homme doit être initié à ses arcanes pour apprendre à le lire et à en extraire le sens. Le langage incarne donc un savoir éternel chez lui, comme l’illustre adéquatement le symbole du hiéroglyphe gravé dans la pierre, support immuable et pérenne. À l’inverse, Roth n’envisage pas le langage comme l’objet d’un transport (d’un savoir d’une langue à l’autre, d’une personne à l’autre comme le suggère l’origine étymologique du terme « translation ») mais plutôt comme l’espace de conflits. Tandis que la posture d’Emerson repose sur la fascination, celle de Roth baigne dans la méfiance car pour lui la vérité ne s’articule que par la contestation, la contradiction et l’opposition. Autrement dit, la vérité est un acte.

On trouve dans son roman J’ai épousé un communiste un épisode apte à éclairer son rapport conflictuel au texte, et par extension au monde, dont est porteuse son œuvre. Un jour où le jeune Nathan Zuckerman (un alter-ego de Roth) passe devant la maison de son professeur, Mr. Ringold, alors qu’il se rend à la bibliothèque, l’homme en question l’interpelle. L’enfant est fasciné par la capacité de cet homme (et de son frère aussi présent dans la scène) à parler de littérature et de sport avec une ferveur et un sérieux équivalent, ce qu’il résume de la sorte :

Ces hommes, qui savaient parler de base-ball et de boxe, parlaient de livre. Et ils en parlaient comme s’il y avait des enjeux dans un livre. Pas pour ouvrir le livre et l’encenser, ou être élevé par sa lecture, ni se couper du monde. Non, eux, ils boxaient avec le livre[8]

La lecture, et par extension l’acte de penser, s’apparentent donc à un combat de boxe dans l’œuvre de Roth – l’activité de lire étant ainsi comparable à un effort physique ou les idées s’opposent, s’affrontent et échangent des coups. La prise de conscience de Nathan, qui se destine à devenir romancier, donne à penser que l’œuvre de Roth adhère également à ce principe comme le suggère la reprise de ce motif dans La Tache qui reprend l’image de la boxe pour dresser le portrait du protagoniste, Coleman Silk : « bloquer l’aveu comme on bloque un punch, il le savait sans qu’on ait besoin de le lui dire, sans avoir besoin d’y réfléchir »[9].Une idée que l’on retrouve régulièrement dans son œuvre sous la forme du préfixe « counter ». C’est donc l’image du conflit qui domine sa fiction : conflit entre réel et fiction, entre raison et passion, entre les personnages et la société (valeurs communautaires, dogmes religieux, mœurs sociales) et autres rapports d’opposition qu’ils entretiennent avec les désirs, les comportements et les pensées de chacun.

Mais le principe d’opposition ne s’applique pas uniquement aux relations qu’entretiennent les personnages entre eux, et avec la société. Il y a certes une prédominance de situations mettant en scène des conflits entre les individus, mais c’est au sein des individus eux-mêmes que ces luttes se manifestent inlassablement. Nombreux sont les personnages faisant l’épreuve de ces tiraillements (suscités par ce que Roth désigne sous le nom de « conflit insurmontable »[10]) et qui traduisent, à travers des récits où se mêlent souvent le comique et le tragique, le rapport résolument contradictoire que l’homme entretient avec le monde, et avec lui-même. Ainsi, ce que l’on serait tenté d’appeler la philosophie de Roth explore le champ de ces contradictions inhérentes à l’expérience humaine et lui permet d’observer, d’un regard plein d’une dissidence amusée et d’une indignation mélancolique, le réel inépuisable dont le roman permet de capter l’excès et sa fuyante vérité. Une fois encore, le cas de Mickey Sabbath exprime peut-être le plus explicitement cette dimension dans la mesure où la nature contradictoire de son expérience se manifeste à travers la superposition grotesque des pulsions érotiques du protagoniste et des images de la mort, comme l’illustre la scène de deuil où Sabbath en vient à se masturber sur la tombe de sa défunte maîtresse pour rendre hommage à la volupté et à la vitalité qui en étaient caractéristiques. Il n’est d’ailleurs pas surprenant que le mode tragicomique soit l’un des moyens de prédilection utilisés par Roth pour exprimer l’insoutenable antilogie de l’être et de l’existence, comme il se plaît à le résumer dans une interview avec Joyce Carol Oates :

Sheer playfulness and Deadly Seriousness are my closest friends; it is with them that I take those walks in the country at the end of the day. I am also on friendly terms with Deadly Playfulness, Playful Playfulness, Serious Playfulness, Serious Seriousness, and Sheer Sheerness[11]

L’écriture sceptique de Roth s’applique à rendre compte du régime de contradictions dont ses personnages font l’expérience et l’épreuve, ce qui lui permet de conduire une pensée différenciée de la réalité reposant sur la production d’antagonismes. Par ces jeux de contraires, Roth parvient à produire une connaissance impossible (dans le sens où les conflits restent irrésolus) car sa fiction s’applique à examiner la dimension ironique de l’existence pour aboutir à un art du roman où s’opère l’accouplement fertile des contraires permettant de « mesurer l’écart entre le réel et l’imaginaire et fini[r] par ébranler toutes les certitudes[12] », comme le remarque André Bleikasten. La méthode de travail de Roth repose par ailleurs sur une insatisfaction élémentaire, à savoir qu’aucune définition n’est en mesure de contenir l’homme et son expérience. À la différence d’Emerson, pour qui la connaissance se cachait derrière l’emblème gravé dans la pierre que sont les hiéroglyphes, la connaissance selon Roth revêt plutôt les qualités du sable qui dissimula la clé de leur sens pendant des siècles : fluide, multiple et instable.

Ce terrain précaire et meuble, le genre romanesque s’en accommode parfaitement. On observe en effet que l’art du roman est avant tout, pour Roth, un outil d’exploration et d’investigation du réel. En tant que romancier à la croisée d’héritages transatlantiques, on remarque que l’œuvre de Roth est motivée par la volonté de faire du roman une pratique heuristique capable de dévoiler des éléments inconnus, ou délaissés, de l’existence ; un savoir qu’aucune autre discipline n’est capable de maintenir dans une tension vitale. On note que Roth n’est pas le seul romancier à attribuer à l’art du roman la capacité de découvrir et de produire une connaissance nouvelle sur l’homme. On peut rapprocher la démarche de Roth de celle de Milan Kundera, dans la mesure où ces deux auteurs partagent une conception du roman comme instrument de connaissance qui aide à penser l’homme, et l’existence, grâce à « l’indispensable relativité de l’espace romanesque[13] » : pour eux, le savoir du roman ne se monnaye pas en certitudes mais en interrogations.

On peut préciser qu’en tant que disciplines de l’esprit, l’art du roman et la philosophie partagent des gènes communs que bon nombre d’auteurs ont su explorer. Denis Diderot, Robert Musil et Milan Kundera comptent parmi les figures de proue de cet art romanesque qui entremêle, toujours avec impertinence et irrévérence, fiction et questionnement philosophique. Il est indéniable que le genre romanesque fasse montre d’une aptitude à faire place à la pensée, comme le suggère le terme même de roman-philosophique. Bien que ce terme soit explicite sur la capacité du roman à combiner les modes d’investigation de la réalité que sont l’imagination et la philosophie, il n’est pas moins insatisfaisant dans la mesure où il laisse entendre qu’il existerait un clivage net entre roman et roman philosophique. Or, on peut observer que l’alliage imagination-pensée désigne en réalité un matériau bien plus malléable qu’on ne pourrait le penser a priori. C’est pourquoi Kundera met en avant l’idée d’un roman essayistique, lequel se distingue du roman dit philosophique par la manière dont il envisage l’acte de pensée, et la valeur de la fiction. Plutôt que de s’interroger sur les traits qui rassemblent roman et philosophie, il est préférable d’explorer les différences qui les séparent car c’est en mesurant cet écart que les spécificités du roman nous apparaissent le plus clairement. En mettant l’accent sur le rôle et l’influence de l’essai dans le roman, Kundera attire l’attention sur la difficulté de pouvoir affirmer que l’art du roman puisse aboutir, à proprement parler, à une philosophie. Selon lui, on ne peut en revanche pas nier que les œuvres romanesques soient souvent porteuses, à un degré plus ou moins élevé, d’une pensée singulière sur l’homme et l’existence. à défaut de parler de philosophie, il suggère donc de s’intéresser à la teneur philosophique de certaines œuvres selon la conviction que le roman s’applique moins à créer des idées nouvelles qu’à réévaluer des idées existantes en prenant en compte l’excédent : ce que les autres disciplines de l’esprit négligent. Autrement dit, le roman n’aurait pas pour vocation d’aboutir à une philosophie, mais plutôt de conférer à la fiction une qualité philosophique. C’est pourquoi la portée heuristique des romans de Kundera et Roth est inséparable de la capacité du genre à sonder la relativité de l’expérience humaine et son insaisissable fluidité, car le roman est lui-même un genre instable, indéfini et contradictoire. On peut même ajouter qu’il existe un parallèle essentiel entre la conception du roman de Roth, et sa conception de l’homme. Cette équivalence est tout aussi valable en termes de qualité (pluralité) que de quantité (excès), ce qui contribue à faire de l’art du roman une philosophie de l’homme : penser le genre, c’est ainsi méditer l’existence.

La vocation gnoséologique du roman de Roth et de Kundera ne débouche donc pas, à proprement parler, sur une philosophie. Elle aboutit plutôt à un questionnement de nature philosophique sur l’impossibilité d’émettre une pensée définitive et close sur l’homme, et donc, l’impossibilité à produire une vérité ferme. À l’image de leur objet d’étude, leur écriture adopte une forme contradictoire et irrésolue comme en réponse au souci de ne pas simplifier la complexité de l’existence et l’irrévocable volatilité de notre expérience.

Tout en prenant ses distances avec la veine symboliste de la littérature, Roth confère ainsi à l’écriture une capacité gnoséologique qui rappelle inévitablement la posture d’Emerson. Et c’est l’une des raisons qui expliquent qu’on ne puisse pas radicalement opposer la démarche d’Emerson et de Roth car on observe, en dépit des différences entre ces deux auteurs, une certaine complémentarité et affinité d’esprit – comme si la contradiction si chère à Roth se rejouait dans son rapport à l’héritage littéraire états-unien.

En dépit des apparences, et de la modestie de Roth quant à sa place près des membres du Transcendantal Club, on observe tout de même l’influence d’Emerson sur sa pensée. Comme le suggère Ross Posnock[14], on peut lire dans la prédominance des marques d’instabilité chez Roth l’héritage de concepts formulés chez Emerson, à l’instar des notions d’abandon et de performance de soi qui conditionnent chez ces auteurs l’envie de rompre avec soi-même : « la seule chose que nous cherchions avec un désir insatiable, c’est de nous oublier nous-mêmes[15] ». Nombreux sont les personnages de Roth qui éprouvent ce désir et qui font l’expérience de la précarité du moi, à l’image de Mickey Sabbath (marionnettiste de profession) dont la vie est le fruit, et le jouet, d’une conception de l’identité obéissant à la loi de la multiplicité et de la fluctuation, que Roth résume ainsi : « La loi de la vie : le va-et-vient. À chaque pensée une contre-pensée, à chaque pulsion une contre-pulsion » [16]. Chez Roth, l’individu est embourbé dans les méandres discordants de forces contraires. La permanence de l’idée de fluctuation chez Roth n’est pas surprenante dans la mesure où elle se manifeste déjà dans les essais d’Emerson (et notamment en introduction de son essai « Cercles »), dont le statut dans les lettres américaines est lui-même instable et fluctuant. Le fait de choisir pareille figure tutélaire fait sens pour un auteur comme Roth, car sa pensée témoigne d’un goût prononcé, et non dissimulé, pour les individus à la posture dissidente et contestataire. On observe ainsi dans les romans de Roth la place importante accordée à Emerson en ce qu’il appartient à ce que Posnock désigne comme le panthéon des théoriciens de l’immaturité[17] (qui compte Kundera, Bruno Schulz ou encore Witold Gombrowicz). Selon Posnock toujours, Emerson apparaît le plus ouvertement chez Roth sous les traits caractéristiques de l’art de penser (par) la contradiction : “he emerges as a fluid, metamorphic, living presence who thrives on the antagonistic energy[18].” Un art de la contradiction qui vise à capter les forces contraires et conflictuelles qui est manifeste non seulement chez Emerson, mais également chez Nietzsche (ou encore Kierkegaard[19]) : “Two of the great enemies of ideology and of bourgeois pieties, Emerson and Nietzsche share with Roth a love of agonistic combat and rude truth[20].” Cette notion de combat ne manque pas de renvoyer à la conception rothienne de l’écriture comme match de boxe, qui définit l’acte de penser, et d’écrire, comme activités qui ont à charge d’inquiéter le savoir communément admis en refusant de se satisfaire des idées établies et acceptées que l’on maquille sous les traits de vérités. On a là l’expression d’un individualisme excessif, pour ne pas dire radical, dans la mesure où Roth refuse la prédominance de l’héritage et fait valoir, dans le sillage d’Emerson, de Nietzsche mais aussi de Spinoza, le principe moral, et esthétique, de s’inventer soi-même, comme le remarque Ira B. Nadel : “Roth celebrates Spinoza’s equanimity in the face of cosmic indifference. At the same time, Spinoza’s radicalism parallels Roth’s, notably the emancipation of society and the individual from bogus bonds of authority[21].”

L’irrespect, la défiance et la contestation représentent les fondements de la pratique artistique de Roth mais sa pensée n’aboutit pas pour autant à un système alternatif de pensée. Ce n’est pas surprenant car, pour reprendre les mots de Kundera, « la sagesse du roman est différente de celle de la philosophie [puisque] le roman est né non pas de l’esprit théorique mais de l’esprit de l’humour »[22], mais aussi de l’esprit de la contradiction et du doute, pourrait-on ajouter dans le cas de Roth. Loin de toute théorie, la philosophie d’écriture de Roth consiste principalement à s’interroger sur l’homme et son existence sans prétendre, pour autant, fournir de réponse définitive et satisfaisante. Chez lui, tout postulat, toute pensée ou toute action contient en puissance sa version opposée : seule la fluidité de leur interaction, et la danse de leur combat, vaut comme indicatif de leur véracité. Dans le sillage d’Emerson, qui se rapporte lui-même à l’idée du flux chez Montaigne, Roth lance la sonde métaphysique qu’est le roman dans le flot de l’existence ininterrompue et toujours changeante pour en apprécier les dynamiques conflictuelles entre lesquelles l’homme oscille. Et comme tout pêcheur qui s’adonne à son activité, Roth ne peut réprimer l’envie et le besoin de contempler de temps à autres les berges idylliques alentours où paissent paisiblement les hommes et les femmes idéalisés dans la beauté resplendissante d’un monde arcadien. À l’immobilisme du monde idéalisé incarné par le rêve d’une Amérique pastorale[23], Roth oppose le changement perpétuel d’une existence sublunaire dominée par l’opposition de forces contraires[24] où l’homme empoigne la multiplicité de sa nature et du réel comme un boxeur se saisit de son adversaire par jeu – jeu dont le sérieux n’a d’égal que celui de la lecture.

Sans pouvoir parler de philosophie, on observe chez Roth les signes d’une contre-philosophie, comme une photographie en négatif dévoile par contrastes la somme de nos expériences. C’est par opposition que l’esprit et l’art de Roth prennent forme comme l’indique son goût pour l’irrévérence et la provocation, une pensée ludique et sceptique qui l’amène à formuler des interrogations existentielles porteuses de vérités toujours contradictoires que seul l’imaginaire romanesque peut mettre en mots et maintenir dans leur élan vital. La philosophie expérimentale, ou pour le dire autrement, l’art du roman de Roth, rend compte d’un travail de distorsion incessant qui vise à tordre le cou aux clichés, aux stéréotypes, aux normes sociales et morales, et plus largement aux mythes derrière lesquels l’homme se plaît à se réfugier pour contempler l’insaisissable songe que serait toute expérience immaculée. On pourrait se surprendre à penser que Roth cède à son propre idéalisme, le mythe du romancier comme pourfendeur de l’ordre moral et social, mais sa quête, s’il en est, est consciemment vouée à l’échec et à la ruine à venir, comme le suggèrent les images répétées du corps défaillant dans ses romans et auxquelles s’oppose la double primordialité de l’activité physique et de l’activité intellectuelle perçue comme combat : contre le temps, contre la mort, contre la satisfaction et la complaisance. C’est pourquoi l’imaginaire du roman s’apparente chez Roth à un pourfendeur d’illusions et de simplicités, faisant du romancier une contre-mesure aux rêves de pureté et de stabilité – rêves qui figurent chez Roth comme symbole de la mort et emblème du mensonge, comme le suggère l’image ironique de la pureté pastorale clôturant La Tache :

Il me suffit d’être à nouveau face à lui pour éprouver une peur terrible de la perceuse – alors même qu’il s’était rassis sur son seau. La glace blanche du lac encerclant une tache minuscule, un homme, seul marqueur humain dans toute cette nature, telle la croix que trace l’illettré sur la feuille de papier : c’était là, sinon toute l’histoire, du moins le tableau dans son entier. Il est rare qu’en cette fin de siècle la vie offre une vision aussi pure et paisible que celle d’un homme solitaire, assis sur un seau, pêchant à travers quarante-cinq centimètres de glace, sur un lac qui roule indéfiniment ses eaux, au sommet d’une montagne arcadienne, en Amérique.[25]

Tout comme l’eau vive se cache sous la surface glacée, la brutale vitalité du meurtrier se dissimule sous cette vision atemporelle de l’homme face à la sérénité de l’immensité sauvage. À l’idéalisme ironiquement mortifère de la pastorale moderne, Roth oppose un cynisme vivifiant qui propose de se mettre à l’écoute du dialogue des contraires qui anime chaque être humain dans son excessive impureté : « voici où est l’excès : dans le désordre imparfait et l’impureté qu’il y a à vivre toutes les improbabilités qui se mettent en travers de notre route et nous empêchent d’accéder à quelques certitude que ce soit[26] » – un goût pour l’impureté et le désordre qui fait l’essence de l’esprit dissident du roman grâce auquel Roth se propose de questionner et de faire parler l’homme selon la sagesse de ses polarités infinies ; car après tout, l’amour de la sagesse ne naît-t-il pas par le dialogue ?


[1] Cette médaille, décernée par l’Académie américaine des arts et des sciences, représente une distinction prestigieuse dans le domaine de la littérature.

[2] Absent lors de l’événement, le discours de Roth est lu par Stephen Greenblatt.

[3] Philip Roth. « La primauté du Ludus », Pourquoi écrire ? trad. Michel et Philippe Jaworski, Josée Kamoun et Lazare BitounParis : Gallimard, 2019, p. 528.

[4] Idem.

[5] Tiphaine Samoyault, Excès du roman, Paris : Maurice Nadeau, 1999, p. 192.

[6] Ralph Waldo Emerson. La Nature, trad. Patrice Oliete Loscos, Paris : éditions Allia, 2004, p. 8.

[7] John T. Irwin. “The Symbol of the Hieroglyphics in the American Renaissance”, American Quarterly, vol. 26, no. 2, pp. 103-126, 1974, p. 125.

[8] Philip Roth. J’ai épousé un communiste (1998), Paris : Gallimard, trad. Josée Kamoun, 2001, p. 48.

[9] Philip Roth. La Tache (2000), Paris : Gallimard, trad. Josée Kamoun, 2002, p. 130.

[10] Philip Roth. La Contrevie (1986), Paris : Gallimard, trad. Josée Kamoun, 2004, p. 437.

[11] Philip Roth et Joyce Carol Oates. “After Eight Books”, pp. 85-97, Reading Myself and Others, New York: Vintage, 2007, p. 96.

[12] André Bleikasten, Philip Roth, les ruses de la fiction, Paris : Belin, « Voix américaines », 2001, p. 19.

[13] Milan Kundera, L’Art du roman, Paris : Gallimard, 1986, p. 83.

[14] Ross Posnock. Philip Roth’s Rude Truth: The Art of Immaturity, Princeton: Princeton University Press, 2006.

[15] Ralph Waldo Emerson & Brooks Atkinson. “Circles” (1841), pp. 252-262, The Essential Writing of Ralph Waldo Emersonop. cit., p. 262 (traduction de l’auteur).

[16] Philip Roth. Le Théâtre de Sabbath (1995), trad. Lazare Bitoun, Paris : Gallimard, 1997, p. 239.

[17] Ross Posnock. Philip Roth’s Rude Truth: The Art of Immaturity, p. 9.

[18] Idem.

[19] Comme en témoigne l’un des épigrammes de Operation Shylock : “The whole content of my being shrieks in contradiction against itself”, Philip Roth. Operation Shylock, New York: Vintage, 2016 (1993).

[20] Ross Posnock. Philip Roth’s Rude Truth: The Art of Immaturityop. cit., p. 9.

[21] Ira B. Nadel. Philip Roth. A Literary Reference to His Life and Work, New York: Facts on File, 2011, p. 314.

[22] Milan Kundera, L’Art du romanop. cit., p. 188.

[23] Voir Philip Roth. La Contrevieop. cit., p. 449. L’ombre imaginaire de la pastorale est une constante de l’œuvre de Roth, comme en témoigne le parallèle entre la fin de La Contrevie qui évoque la possibilité d’une île verdoyante et nourricière (« often green and breastlike » en anglais) et la vision du narrateur de The Great Gatsby qui clôt le roman sur l’imaged’une Amérique pure d’avant l’arrivée des colons européens : « a fresh, green breast of the new world », Francis Scott Fitzgerald. The Great Gatsby (1925), Alma Classics: Richmond,2011, p. 179.

[24] On peut préciser que Fitzgerald n’était pas étranger à ces considérations, comme en témoigne son essai publié dans le magazine Esquire en 1936 : « let me make a general observation–the test of a first-rate intelligence is the ability to hold two opposed ideas in the mind at the same time, and still retain the ability to function […] This philosophy fitted on to my early adult life, when I saw the improbable, the implausible, often the ‘impossible’ come true”, Esquire, 1936, https://classic.esquire.com/article/1936/2/1/the-crack-up.

[25] Philip Roth. La Tacheop. cit., pp. 441-442.

[26] Philip Roth. « La primauté du Ludus », op. cit, p. 528.

Combien d’hommes quittent une femme « trop exigeante » uniquement pour « sauver l’honneur », c’est-à-dire par lâcheté, parce qu’ils sont conscients de leur insuffisance et sentent venir le moment où ils vont être découverts ? Combien d’hommes « se détachent » ainsi parce qu’ils n’ont plus de quoi tenir et que l’on croit « gros consommateurs » alors qu’il leur faut la variété pour éveiller leurs petits besoins ? Le « tableau de chasse » est toujours fait d’insécurité. Ce « elle ne me fait plus bander » qui fait passer si élégamment l’infériorité sur la femme et la laisse culpabilisée, convaincue qu’elle n’est pas à la hauteur, qu’elle n’est pas assez « érotique », assez « bandante », est une phrase typique de ces maîtres de cheptel qui ne cache en réalité qu’une limace qu’ils ont le plus grand mal à faire dégorger. Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable de

Romain Gary

.

Aimez et souffrez, espérez et contemplez. Malheur, hélas ! à qui n’aura aimé que des corps, des formes, des apparences ! La mort lui ôtera tout. Tâchez d’aimer des âmes, vous les retrouverez. Les Misérables tome IV de Victor Hugo

« Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? A la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. Tous les concepts nécessaires seront exprimés par un seul mot dont le sens sera rigoureusement délimité. Toutes les significations subsidiaires seront supprimées et oubliées. (…) Chaque année, de moins en moins de mots, et le champ de la conscience de plus en plus restreint. »

1984 – Georges Orwell (1949)

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